lundi 9 mars 2020

BIEN AVANT LES BOUTEILLES ET LES TIRE-BOUCHONS... LES ŒNOCHOÉS DE BASSE-YUTZ


Amis bloggers, bonjour !


Pas de tire-bouchon dans cet article : entre enquête policière et histoire, je vais vous conter 
l'étrange destinée des cruches ou œnochoés de Basse-Yutz, en Lorraine.

Ces cruches ou œnochoés étaient destinées au service du vin dans l'aristocratie celte. Elles ont été découvertes en même temps que deux chaudrons ou stamnos par un ouvrier terrassier ; les quatre vases ont été aussitôt volés par deux autres ouvriers, puis changèrent beaucoup de mains avant de devenir finalement la propriété du British Museum de Londres.

Deux copies à l'identique des 
œnochoés, réalisées par le British Museum, ont été récemment exposées à Yutz à l'initiative du Département de Moselle :




L'affiche de l'exposition


Les vases authentiques ne peuvent en effet pas quitter le territoire britannique.



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La découverte des vases



Les œnochoés de Basse-Yutz
(British Museum)


Ces vases ont été découverts dans la petite ville de Yutz près de Thionville en 1927.
La ville, aujourd'hui appelée Yutz, était partagée alors entre deux communes : Basse-Yutz et Haute-Yutz. 
La partie qui nous intéresse est Basse-Yutz. Cette commune avait un rôle économique de premier plan, incluant une brasserie, 




La Brasserie Saint-Nicolas


un aérodrome militaire,




Le terrain d'aviation ouvert en 1920


et un centre ferroviaire important. 




Les ateliers de la Compagnie des Chemins de Fer d'Alsace-Lorraine.



Après la fin de la première Guerre Mondiale et le retour de l'Alsace et de la Moselle (partie nord de la Lorraine) à la France, la Compagnie des Chemins de Fer d'Alsace-Lorraine, concessionnaire du réseau, dut entreprendre de grands chantiers pour raccorder les provinces recouvrées au territoire national.
Les ateliers ferroviaires de Basse-Yutz employèrent alors une main d’œuvre nombreuse qu’il fallut loger. Un quartier, Basse-Yutz Cité, surnommé "la Colonie", fut créé pour accueillir les 1200 cheminots et leurs familles.

Pour rejoindre leur lieu de travail depuis "la Colonie", les ouvriers empruntaient un chemin qui traversait... le terrain d'aviation local, au grand dam des pilotes !
La Compagnie décida alors de créer un accès sécurisé et confia à une entreprise locale de travaux publics, la société SCHNITZLER, le soin de procéder aux travaux de terrassement nécessaires à l'établissement de la nouvelle voie. 
Et c'est sur ce chantier qu'en 1927 la pioche de l'ouvrier Michel DAZY heurta (et endommagea) un vase métallique. Les ouvriers présents pensèrent à un obus non éclaté et se mirent un temps à l’abri avant de reprendre leur ouvrage. Michel DAZY élargit la fouille et récupéra en tout quatre vases en bronze. 
Il avait probablement découvert une tombe princière celte, mais les circonstances firent qu'il n'y eut malheureusement pas de fouilles ultérieures.
Mal appréciés, les vases ne furent d'ailleurs identifiés que bien plus tard ! Il s'agissait pourtant d’œuvres majeures celtes : deux cruches à vin ou œnochoés et de deux chaudrons ou stamnos remontant au Ve siècle avant notre ère.



Le vol et la vente


Les quatre vases furent placés dans un sac pour être montrés ensuite au contremaître du chantier alors absent.
Mais Michel DAZY parla aussi de sa découverte autour de lui, excitant ainsi la convoitise de deux autres ouvriers, les frères VENNER qui dérobèrent le trésor pour le revendre. Originaires d'une autre bourgade, Bouzonville, les voleurs prétendirent avoir découvert les vases sous la fosse à purin de la ferme de leur mère !

Dans un premier temps, un des vases fut proposé par eux à la vente et exposé dans la vitrine d’un pharmacien féru d’archéologie ; le prix demandé était de 3 000 francs. Mais la vente ne se fit pas.
Les vases passèrent ensuite entre les mains de différents antiquaires de la région, avant d'être confiés un temps au Musée de la Cour d’Or à Metz. Mais la maladie du conservateur Roger CLEMENT (cf. ci-dessous la photo qu'il en fit en 1928) empêcha le musée d'apprécier correctement et de garder ces chefs-d’œuvre celtes que les frères VENNER récupérèrent alors.



Les deux œnochoés encadrant un des stamnos
photographiés par Roger Clément,
conservateur au Musée de La Cour d'Or de Metz, en 1928.
(Archives journal Le Républicain Lorrain)


Un an plus tard, les vases furent vendus pour 2000 francs au Baron de LA CHAISE, un notable lorrain, poète, érudit et se piquant d'antiquités, mais qui avait surtout flairé là la bonne affaire !
Celui-ci tenta de les revendre au Musée du Louvre à Paris, sans succès : Le Louvre était à ce moment mis en cause pour avoir fait des acquisitions douteuses. 
Alors que le vase endommagé était en restauration chez un artisan parisien, les trois autres furent revendus aux frères DURLACHER, marchands d'art de haut vol et ayant leurs entrées au British Museum.

Et les trois vases traversèrent la manche pour atterrir, on ne sait comment, à Londres où ils furent achetés le 21 décembre 1928 par Reginald A. SMITH, conservateur du British Museum, pour la somme considérable de 5000 livres.
Le quatrième vase, un stamnos, rejoignit les autres peu de temps après, acheté pour la somme de 320 livres. 




Stamnos de Basse-Yutz
(British Museum)


Ces quatre acquisitions - régulières, il faut le souligner : elles avaient été payées 5320 livres au total - furent estimées à près d’un million de francs, très loin des 2000 francs récupérés par les deux frères !



L'enquête et le procès


La Compagnie des Chemins de Fer d'Alsace-Lorraine ayant eu vent de l'affaire par un article du journal local, déposa plainte. Les ouvriers qui lurent l'article reconnurent évidemment les vases trouvés par Michel DAZY.
L'enquête policière qui suivit aboutit ainsi facilement à l'identification des voleurs. Et les expertises furent formelles : la version tenue par la défense était impossible. Les vases, nettoyés à la brosse par la mère des frères VENNER, ne pouvaient avoir séjourné sous une fosse à purin, leur état le démontrait.
Les frères VENNER furent traduits en justice et punis de deux mois de prison ferme. L'entreprise SCHNITZLER fut déclarée civilement responsable, mais aucun des autres protagonistes ne fut inquiété. 
Michel DAZY fut reconnu comme inventeur et propriétaire conjointement avec la Compagnie des Chemins de Fer d’Alsace-Lorraine. 
Cependant, en application de la législation anglaise, le British Museum conserva ces vases achetés sur le marché libre.
Depuis, et compte tenu de leur grande fragilité, le British Museum se refuse à prêter ces œuvres majeures de l'art celte qu'il a inclus dans son "histoire du monde en cent objets". Les vases de Basse-Yutz n’ont donc plus quitté le sol britannique depuis leur acquisition en 1928.



Les œnochoés 


Parmi les quatre vases, seules les œnochoés nous
intéressent pour cet article aujourd'hui. 
Ces cruches à couvercle, offertes comme cadeaux de prestige aux dignitaires celtes, étaient destinées au service du vin, dans la période de l'âge de fer dite de La Tène 1 (Ve siècle avant J.C.).
Produit de luxe, le vin requérait en effet une vaisselle de luxe. 
Les œnochoés en faisaient partie et étaient utilisées comme cadeaux, dans le cadre d'une "diplomatie du don" : ces cadeaux obligeaient ceux qui les recevaient, en même temps qu'ils consacraient leur statut. 
Rien d'étonnant donc à ce que ces objets statutaires aient été placés dans les tombes des personnages importants pour les accompagner vers l'au-delà. 
Ce fut le cas à Basse-Yutz.

Les œnochoés provenaient habituellement de Grèce et d'Etrurie et leur présence en Europe du Nord attestait de circuits commerciaux entre les différentes paries de l'Europe. Le style de ces œnochoés "importés" est aisément reconnaissable :




Mais dans cette période de La Tène 1, les Celtes développèrent un art spécifique se différenciant notamment de l'art grec réaliste par son inspiration symbolique, sa simplicité, son élégance et le mouvement dans la réalisation.

Les œnochoés de Basse-Yutz sont considérées par les spécialistes du monde entier comme les objets les plus représentatifs de cet art celte. 
Elles diffèrent par leur décoration mais sont si proches qu'elles semblent identiques et constituent incontestablement une paire. 




Détail du couvercle
(British Museum).


La base de l'une des anses figure une tête humaine, les anses et les couvercles comportent des représentations d'animaux fantastiques (molosses ?) à côté d'autres beaucoup plus familiers (cf. le canard). 
La décoration est réalisée à partir d'émaux, de perles et de corail, les dos des animaux sont piquetés, à l'imitation de la fourrure. La présence de ces perles et corail confirme l'existence de courants commerciaux avec l'Europe méditerranéenne.



Le service du vin au Ve siècle avant J.C.


Pour en revenir au vin, la présence des œnochoés dans les régions celtes le montre : il faisait lui aussi l'objet d'échanges entre les zones méditerranéennes de production grecques (Marseille, par exemple) et étrusques (actuelle Italie centrale) et les centres de pouvoir des zones septentrionales celtiques.
Il était considéré alors comme un produit de luxe, partagé seulement dans des circonstances exceptionnelles. Il permettait ainsi de sceller les unions, d'établir les traités et alliances ou de consacrer des rapports de suzeraineté/vassalité.
Mais ce vin ne semble pas avoir été facile à boire. Conservé dans des jarres, avec une macération d'aromates, il était couvert d'une couche d'huile destinée à le protéger de l'oxydation. 
Il convenait avant consommation de le débarrasser de la couche d'huile, de le filtrer et de le couper d'eau dans un cratère, une très grande jarre, à l'image du fameux cratère de Vix, contemporain des œnochoés de Basse-Yutz et haut de 1,62 m. 




Le cratère de Vix, vers - 510 avant J.C.
Musée du Pays Châtillonnais - Trésor de Vix
(Wikipedia)


Après ce décantage, les œnochoés étaient utilisées pour y puiser le vin et le servir.



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On le voit, si le mode de conservation a évolué jusqu'au XVIIe siècle, le mode de service à l'œnochoé ou à la cruche a lui perduré jusqu'à l'invention de la bouteille dite moderne vers 1632-1634 et de ses corollaires : le bouchon de liège et le tire-bouchon.

Et, concernant les œnochoés, les Lorrains n'eurent comme lot de consolation pour ne pas avoir su les garder qu'un jeu de société : Le jeu des Vases de Yutz !




Sur le modèle des jeux de l'oie : le Jeu des Vases de Yutz, 
... aujourd'hui introuvable lui aussi !
(Photo site Moselle humiliée).



M


Sources :
- Exposition "Les Vases de Yutz, fleuron de l'art celte"
- Le livre de Paul KIEFER et Annette KICHENBRAND :  
L'incroyable histoire des vases de Basse-Yutz dits de Bouzonville.
- Les archives du journal Le Républicain Lorrain
- Un très intéressant documentaire racontant joliment l'histoire des oenochoés de Basse-Yutz et que je vous encourage à regarder, cf. : 
youtu.be/ukwJo4-5WxI


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