mercredi 11 février 2026

WILLIAM HOGARTH : "LA MACHINE SUPERBE POUR SERVIR DE TIRE-BOUCHON"

 

Amis blogueurs, bonjour !


Je vous avais proposé il y a quelques années de nous intéresser aux tire-bouchons représentés dans les œuvres du peintre anglais William Hogarth. J'y avais notamment consacré un développement dans mon livre Le tire-bouchon aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Fort d'une nouvelle analyse, je vous propose de revenir sur le tableau The Inspection, troisième d'une série de six, intitulée Marriage-a-la-mode, pour mieux examiner le tire-bouchon pris dans son contexte.

Voici donc :

William Hogarth : "la machine superbe pour servir de tire-bouchon"


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Hogarth dans l’Angleterre géorgienne


Rappelons tout d'abord que William Hogarth (1697-1764) est né à Londres et y a passé l’essentiel de sa vie.
Franc-maçon, il est décrit par les historiens d'art comme un homme libre et un philanthrope engagé. 
Artiste graveur autant que peintre talentueux, mais aussi homme d'affaires avisé, il diffuse ses œuvres par le procédé de la gravure, et les protège en obtenant à son profit la mise en place du copyright.
[Note : The Engraving Copyright Act 1735 ou Hogarth's Act protège les producteurs de gravures : la loi interdit de tirer des estampes d'art sans l'accord contractuel de l'auteur.]



The Painter and his Pug
Autoportrait par William Hogarth
(Tate Gallery, Londres)

 
Hogarth a largement contribué à émanciper la peinture anglaise des influences étrangères, particulièrement par ses séries de tableaux où se succèdent les scènes de genre racontant les travers de personnages contemporains, connus du public londonien. 
Il s'est construit explicitement en opposition au modèle artistique français dominant au XVIIIe siècle. 
La peinture académique française, codifiée par l’Académie royale, hiérarchisait les genres entre peinture d’histoire, portrait, scène de genre, paysage, nature morte, privilégiant les sujets antiques ou bibliques, et une esthétique fondée sur l’idéalisation.
Lui revendique une peinture du présent, du quotidien, du trivial même. Il ne peint ni héros antiques ni scènes mythologiques, mais des avocats, des médecins, des prostituées, des aristocrates endettés, des marchands enrichis. 
Cette opposition est à la fois esthétique, morale et politique.

L'œuvre de Hogarth est indissociable de la ville de Londres, devenue au XVIIIe siècle l’un des grands centres économiques, commerciaux et intellectuels de l’Europe. 
L’Angleterre géorgienne est une société profondément marquée par l'importance du commerce, l’essor d’une bourgeoisie urbaine, la mobilité sociale et une relative liberté de la presse et de l’image. Contrairement à la France, où la production artistique est largement contrôlée par les institutions académiques et la cour, l’Angleterre offre un espace plus ouvert à l’initiative individuelle. Hogarth s’y inscrit pleinement, et son expérience de graveur le conduit à penser ses œuvres pour un public élargi, urbain, lettré, amateur d’images, capable de lire une gravure comme on lit un texte.
Pour lui, Londres n’est pas seulement un décor : c’est un organisme vivant, traversé par les flux d’argent, de marchandises, de maladies, de croyances et de pratiques sociales, une société confrontée à des réalités très concrètes : promiscuité urbaine, alcoolisme, prostitution, maladies vénériennes, pratiques médicales incertaines, autant de faits de société qu'il observe avec l'acuité d'un ethnologue. 


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La série Marriage-a-la-mode



L'ensemble des six tableaux peints par Hogarth est intitulé Marriage a-la-mode, dans le "franglais" de l'époque. Il constitue une satire moralisatrice et grinçante d’un tragique mariage de convenance et d'intérêt entre noblesse dépravée et désargentée et bourgeoisie arriviste prête à tout.... 
Et la France est plus qu'égratignée dans cette œuvre !



Hogarth : Marriage a-la-mode
(Wikipédia : National Gallery Londres)


La série suit une progression rigoureusement construite :
1. The Marriage Settlement : le contrat, décision initiale, froide et calculée.
2. The Tête à Tête : les premiers signes du désordre moral et financier dans le couple.
3. The Inspection : l’inscription des conséquences de la dépravation chez le jeune marié.
4. The Toilette : la mondanité dévoyée dans le paraître et le spectacle chez la jeune mariée.
5. The Bagnio : entre mari et amant, l'explosion des tensions et la rupture irréversible.
[Note : le terme bagnio désigne, dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, un établissement combinant bains, chambres et lieux de rencontres clandestines.]
6. The Lady’s Death : issue tragique, la mort de la mariée, présentée comme un suicide.

Et c'est au troisième tableau qu'apparaît le tire-bouchon.


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Le tableau The Inspection



La scène se déroule dans un cabinet médical, espace étroit, fermé, oppressant : aucune fenêtre ouverte, aucune échappée visuelle vers l’extérieur. Le spectateur est enfermé avec les personnages.



Gros plan sur les quatre personnages du tableau


La composition est construite autour d’un noyau central formé par quatre figures principales : le jeune marié, la prostituée et la maquerelle, en consultation chez le médecin.

- Le jeune aristocrate , stigmate de la maladie visible au cou, est le seul à être assis, signe de faiblesse physique et morale. Entre menace et ironie, il brandit sa canne et tend une boîte de pilules à la maquerelle, tandis qu’une boîte identique est placée à dessein entre ses jambes, posée sur le fauteuil.
La double présence de la pilule indique, sans que le doute ne soit permis, la syphilis, le "mal français" dont est atteint le jeune marié. Mari trompeur, il accuse cependant la maquerelle de tromperie quant à la pureté de la jeune prostituée. 
Ce motif du "mal français" est récurrent dans The Inspection. Il ne s’agit pas seulement d’une désignation médicale de la syphilis, mais d’un marqueur idéologique. En Angleterre, la maladie vénérienne est volontiers associée à la France, perçue comme décadente, libertine et moralement corrompue. Hogarth exploite cette association avec ironie : le jeune aristocrate anglais, censé incarner un ordre social supérieur, se révèle contaminé, physiquement et moralement.

- La jeune prostituée a une attitude d’apparente innocence. Son expression est presque naïve. Elle tient elle aussi dans la main une boîte de pilules : est-elle porteuse de la maladie ? Hogarth laisse planer le doute, mais l’innocence affectée de la prostituée contraste avec la culpabilité du jeune noble : la hiérarchie morale attendue est inversée.

- L'imposante maquerelle qui avait dû garantir que la demoiselle "était parfaitement innocente et exempte de toute espèce de gallicisme" *, porte elle-même les stigmates de ce "mal français". Son visage est altéré, tandis que son maintien est agressif. Elle surjoue l'indignation et ouvre un couteau pour en menacer le comte.
[ * Source : Hendryk Jansen, biographe de William Hogarth]

- Le médecin n'est pas à son avantage : posture, traits du visage, teint, vêtements relèvent plutôt de la caricature. Occupant une position excentrée, il prend le temps de nettoyer son lorgnon et observe avec curiosité, ni choqué ni compatissant : il est dans l’exercice de sa fonction.
Les contemporains ne pouvaient que reconnaître Jean Misaubin, médecin huguenot français réfugié à Londres, chirurgien-barbier reconnu, dont le cabinet, établi au 96 St Martin's Lane, était un véritable Museum, chargé de symboles. Franc-maçon comme Hogarth, Misaubin a souvent été moqué pour ses manies, son penchant pour l’alcool et son fort accent français. Ses pilules destinées à guérir les maladies vénériennes lui valurent le surnom de "Monsieur de la Pillule" (sic). 

Le cabinet de Misaubin, immédiatement reconnaissable par le spectateur, est encombré d'une collection de curiosités, en plus du crâne ou memento mori cher aux francs-maçons ou de la dent de narval... "corne de licorne" aux vertus de contrepoison. Ce type de mise en scène du savoir était fréquent chez les praticiens désireux d’affirmer leur statut intellectuel.
Parmi tous les objets présents, ceux disposés à droite nous intéressent plus particulièrement : deux machines et un traité.


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Une machine superbe pour servir de tire-bouchon


Le titre du traité ouvert en page de garde nous renseigne :
"EXPLICATION DE DEUX MACHINES SUPERBES
L’UN POUR REMETTRE L’EPAULES
L’AUTRE POUR SERVIR DE TIRE-BOUCHON
INVENTES PAR MONSIEUR DE LA PILLULE
VUES ET APPROUVEES PAR L’ACADEMIE ROYALE DES SCIENCES A PARIS."
[orthographe respectée]



Explication de deux machines superbes...


"Monsieur de la Pillule" n’est pas seulement un médecin : il est aussi inventeur, auteur et promoteur de machines d'une telle complexité que cela justifie un traité en deux volumes, approuvé par l’Académie royale des sciences à Paris.
Le livre ouvert n’est pas tenu en main ni consulté, il est exposé, lisible, presque exhibé, pour fonder l'autorité de Misaubin. 
La machine à remettre les épaules est dressée, prête à l'emploi, entre cordes de traction et engrenages.

Celle destinée à servir de tire-bouchon est posée sur le sol, au premier plan du tableau. 


... L'autre pour servir de tire-bouchon


La machine proposée par Hogarth évoque davantage un instrument mécanique, voire médical, qu’un accessoire destiné à la table. On distingue un dispositif de blocage de la bouteille - ici une mallet bottle -  en position verticale, une base très stable, deux montants latéraux destinés au guidage de la mèche insérée dans le bouchon et actionnée par une manivelle... mais le dispositif est-il vraiment fonctionnel ?
Cette forme singulière fait pourtant écho à d’autres instruments présents dans l’univers médical de l’époque. Le peintre se serait-il inspiré de la terebra, instrument utilisé pour la trépanation ? 


terebra ?


On y retrouve en tout cas et le style et une même logique mécanique : une base assurant la stabilité, des montants destinés au guidage, et une vis centrale permettant une progression lente et contrôlée dans une matière résistante.

Il serait sans doute excessif d’affirmer que le tire-bouchon de Hogarth est la représentation directe d’une terebra. En revanche, l’hypothèse d’une filiation formelle est difficile à écarter. Les instruments de trépanation sont abondamment illustrés dans les traités de chirurgie des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, et Hogarth, observateur attentif - et souvent critique - du monde médical, ne pouvait les ignorer.



Terebra 
Source : piratesurgeon.com


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Dans The Inspection, tableau situé dans un cabinet de médecin et traversé par les thèmes de la maladie, de la médecine et du charlatanisme, le choix fait par William Hogarth d’un tire-bouchon à l’allure quasi chirurgicale prend alors sens.

Mais qui nous le fabriquera ?



et un peu d'I.A...gination !



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