mardi 12 mai 2020

BOUCHONS : LE CATALOGUE DE LA BOUCHONNERIE HISPANO FRANÇAISE



Amis lecteurs, bonjour !


C'est d'un tout petit catalogue des années 30 que je me propose de vous parler aujourd'hui :

LE CATALOGUE GÉNÉRAL ILLUSTRÉ DE 
LA BOUCHONNERIE HISPANO FRANÇAISE


Tout petit, il l'est par la taille : 12 pages de 11,8 X 14 cm !
Il est vrai aussi qu'il est difficile d'en faire beaucoup plus pour vendre uniquement d'anonymes bouchons de liège.
Mais nous allons nous efforcer de le faire parler, en espérant intéresser autant les hélixophiles que les buttappœnophiles ou cortexophiles.


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Quelques mots sur l'histoire de l'entreprise tout d'abord.



Le logo de l'entreprise dans les années 30.


La Bouchonnerie Hispano Française ou BHF a été fondée en 1932 à Perpignan où elle avait son siège 1 rue de la Tonnellerie. 
Elle était peut-être née de la fusion entre la Bouchonnerie Franco Catalane sise à Marmande (une offre d'emploi à cette adresse était insérée dans le journal Ouest Eclair du 27.01.1932) et la Bouchonnerie Franco Espagnole sise au Boulou (offre d'emploi en tous points identique parue dans La Dépêche du 08.06.1933), mais je n'ai pas réussi à l'établir formellement.
L'entreprise s'est détachée de la production pour se concentrer sur le négoce de bouchons importés d'Espagne tout d'abord : San Feliu de Guixols (Catalogne), puis du Portugal : Lourosa, près de Porto.

La Bouchonnerie Hispano Française est rachetée en 1984 par Raymond Travet et devient Travet Liège.
En 1989, Raymond Travet monte une unité de fabrication près de Porto (Portugal), RaymondCor Lda, chargée des achats de liège en forêt et de la fabrication des bouchons,  tant naturels que colmatés. 




Chêne liège démasclé - Portugal
(quintadotedo.com)


Les établissements Travet Liège à Perpignan assurent la finition et la commercialisation de ces bouchons.
Les installations de Perpignan, devenues vétustes, sont abandonnées en 1989 et Travet Liège s'installe alors à Rivesaltes. L'objet de la société évolue vers la "fabrication d'objets en liège, vannerie et sparterie*".

* Sparterie : 1. Ouvrage, tel que corde, natte, tapis, panier, etc., tressé soit en alfa ou en spart (graminée), soit en crin végétal. 2. Fabrication, commerce de ces ouvrages.

Enfin en 2011, Antoine Tixador, commercial, salarié de l'entreprise, achète les parts sociales de Raymond Travet et devient le patron de Travet-Liège et RaymondCor.



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Notre catalogue


Ce document interpelle d'emblée. Il est de taille modeste, on l'a dit, mais il a aussi une caractéristique remarquable, il est l'oeuvre d'une grande maison : l'imprimerie B. Arnaud - Lyon - Paris.
Cette imprimerie est une maison de tout premier plan en France. Fondée par Benoît Aranaud à Lyon en 1856, elle emploie jusqu’à 300 personnes à Villeurbanne au début du XXe siècle. 




Usine B. ARNAUD à Villeurbanne en 1902
(source : Le Rize+)


Au décès de Benoît Arnaud, son neveu Rodolphe lui succède puis, de 1927 à 1952, son fils naturel, Benoît Levet-Arnaud.
Après 1952, l'entreprise tentera de se diversifier dans les cartonnages ; elle connaîtra diverses fusions avant de cesser son activité en 1990.

Dans la période qui nous occupe, celle de l'entre-deux-guerres, l'imprimerie est florissante. 
Le catalogue de la Bouchonnerie Hispano Française avait donc été confié à une maison de prestige !
Le site culturel villeurbannais "Le Rize+" nous apprend en effet que l'imprimerie B. Arnaud s'était spécialisée dans les imprimés commerciaux haut de gamme : "luxueux prospectus, en-têtes de courriers calligraphiés et enluminés, et [...] pour les plus grandes marques de l’époque, comme la Bénédictine ou Chicorée Leroux, mais aussi pour des hôtels du monde entier (égyptiens, colombiens, cambodgiens…)."

Et de fait, la production de l'imprimerie s'inscrit pleinement dans le mouvement Art déco.
La couverture de notre petit catalogue en témoigne : son graphisme de style moderniste, très épuré, et la sobriété de la mise en couleurs m'avaient d'emblée fait penser à l'affiche d'époque du film culte Métropolis de Fritz Lang :




Troublante parenté...


L'entreprise fabrique des objets modestes : des bouchons, mais elle veut exprimer puissance et modernité.



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Le contenu



Les pages intérieures s'inscrivent dans la même ligne : graphisme Art déco, couleurs limitées au rouge et aux nuances de noir et de gris.












Le catalogue de la Bouchonnerie Hispano Française s'adresse à des commerçants et non à des particuliers. Comme c'était alors la coutume, il ne contient pas d'indications de prix : en cette période d'inflation, c'eût été contre-productif !

Nous y découvrons tout d'abord, pages 2 et 3, les techniques de marketing mises en oeuvre avec des emballages standards, mais aussi des emballages primes : 
- une fois décousu, le sac le plus petit constitue "un superbe mouchoir" incitant le client à revenir pour en réunir une douzaine !
- et le sac le plus grand deviendra un "torchon de belle qualité" !




Mouchoirs et torchons offerts par BHF !


Des informations et conseils aux utilisateurs sont donnés en bas des pages suivantes, et le catalogue se referme sur une présentation de traitements supplémentaires proposés "pour faciliter les mises en bouteilles et anéantir les risques de mauvais goût" : bouchons "sursatinés", "paraffinés" ou "bagués" (page 12).

Plus intéressant, en pensant à nos bouteilles et tire-bouchons, l'éventail des produits BHF nous renseigne sur les habitudes et les règles de l'époque.
Rappelons-nous d'abord que depuis le Moyen Âge, l'unité de longueur du bouchon est restée la ligne (symbole ln), correspondant à un douzième de pouce, soit environ 2,256 mm. Wikipedia indique ainsi que la longueur des bouchons des bouteilles de vin varie de 15 lignes (34 mm) à 24 lignes (54 mm). 
Dans notre catalogue, les longueurs des bouchons sont donc logiquement exprimées à la fois en lignes et en millimètres.
Les diamètres sont constants : les bouchons destinés aux bouteilles de vin ont un diamètre de 24 mm (31 - 32 mm pour le champagne).




Des bouchons classés
en fonction de leurs défauts de forme et de surface...


Retenons aussi que les bouchons sont classés en catégories selon leurs défauts de forme (bouchons tordus ou ovalisés lors du "tubage") et de surface, particulièrement les "lenticelles" ou "criques" qu'on y repère :
- Bouchons de champagne mis à part, les bouchons les plus longs et de la meilleure qualité coûtent cher et l'on comprend qu'ils soient essentiellement destinés aux grands vins.
- Les bouchons de moindre qualité sont souvent des bouchons "colmatés", c'est-à-dire des bouchons dont les "lenticelles" ont  été enduites d'une colle à la poussière de liège, traitement efficace contre le "goût de bouchon".
- Les bouchons de moindres qualité et longueur, à la forme conique, sont destinés au bouchage à la main du vin de table par les clients finaux : ces bouchons, pas complètement enfoncés, seront aisément retirés au "foret de marchand de vin", en faisant levier sur le col de la bouteille.




On comprend que la distinction entre tire-bouchons,
forets de marchand de vins et autres pique-fût soit parfois un peu floue.


La Bouchonnerie Hispano Française  distingue :
- Les bouchons cylindriques machine, courts ou standards, de 34 ou 38 mm, sont destinés au bouchage à la machine.
- Les bouchons coniques, standards ou longs, également de 34 ou 38 mm, servent pour le bouchage à la main des litres et bouteilles.
- Les bouchons destinés aux bordeaux, dits demi-longs, de 49 mm (22 lignes), sont importés de Catalogne et personnalisables par marque sur la "roule" (corps).
On remarquera que les bouchons longs, de 24 lignes ou 54 mm, destinés aux grands crus ne figurent pas dans ce catalogue : question de prix, peut-être ?
- Les bouchons destinés aux champagnes sont à cette époque longs de 54 mm : bouchons au "miroir" (disque en contact avec la surface du vin) collé pour le tirage (premier bouchon), ou entiers pour l'expédition. Ils sont également personnalisables. Depuis, le capsulage a remplacé  le bouchon de tirage et les bouchons d'expédition ont habituellement un "miroir" collé.
- Les topettes pour pharmaciens et parfumeurs : ce sont des petits bouchons de qualité, coniques, déclinés en sept tailles différentes, et éventuellement munis d'une "tête débordante en buis".
- Les brocquillons sont des bouchons de large diamètre (26 à 30 mm) et de faible épaisseur (12 lignes ou 27 mm), adaptés aux bonbonnes, et les robinets, des bouchons pour les fûts et jarres, plus larges (30 à 55 mm) et plus épais (15 lignes ou 35 mm).
- Restent les bouchons pour cidres (diamètre 26 mm, supérieur au diamètre des bouchons destinés au vin) et limonades (diamètre 28 mm), auxquels s'ajoute un article réclame, le bouchon à tête débordante en buis déjà cité, réutilisable et pouvant servir de support publicitaire.



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Au total, ce petit catalogue nous aura parlé de son époque, de la tendance artistique du moment, autant que des circuits "bouchonniers" entre Espagne, Portugal et France.




Le jeu consistera maintenant à identifier et classer ces bouchons...



Il restera comme un document d'identification et de classement pour qui s'intéresse aux bouteilles, aux bouchons et aux tire-bouchons.


M



2 commentaires:

  1. Commentaire adressé par Tomas :
    Sur ton blog : j'ai vu l'allusion à l'entreprise créée près de Porto par Raymond Travet et je me suis demandé si elle existait encore. Une toute petite curiosité, donc.
    Et oui, elle existe, elle est à Lourosa, une trentaine de km au sud de Porto, là oú siège la plus grande concentration de sociétés dédiés à l'industrie du liège (la production est loin de là) et sa raison sociale est à présent Raymondcor Cortiças, ce qui est une redondance puisque cor n'est que la première syllabe de cortiça (liège en portugais). Antoine Tixador, oenologue de formation, demeure son patron, ainsi que de Travet Liège, dans le midi, à Rivesaltes.
    Antoine Tixador annonce même que « nous vendons pour les meilleurs producteurs de vins français ».
    La production s’élève à quelques 12 millions de bouchons par an, mais cela n'empêche que les résultats opérationnels chutent de façon très significative : financièrement, moins 5,28% en 2016 par rapport à 2017 et moins 24,97% en 2018 versus 2017 ! Et cela na va pas sans conséquences pour l'emploi : en 2018, le nombre d'employés s'est rétrécit de 37,5%.
    J'imagine que le covid-19 n'en augure probablement rien de positif...
    Et pourtant Antoine Tixador s'est vu attribuer à son entreprise un prix « PME Líder » en 2016.
    J'espère, néanmoins, que cet homme d'affaires arrivera à redresser le bilan et que ce redressement ait de bonnes répercutions au niveau des résultats financiers.

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  2. Merci Tomás, pour ces compléments d'information bien intéressants !

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