samedi 9 mai 2020

UNE HISTOIRE DE MEURTRE ET DE TIRE-BOUCHON DANS LE ROUEN DU XIX° SIECLE - CHAPITRES 9 ET 10 : DU VERDICT AU DENOUEMENT



Amis lecteurs, bonjour !



Voici le sixième et dernier épisode de notre feuilleton, qui nous permet de suivre Constant Roy, du verdict jusqu'au dénouement final :


MEURTRE ET TIRE-BOUCHON, ROUEN, 1890.


Vous découvrirez cette fois les chapitres 9 et 10 de cette histoire vraie retracée par Françoise VERGNAULT :

Pour relire les articles précédents publiés sur cette affaire, cf. :

UNE HISTOIRE DE MEURTRE ET DE TIRE-BOUCHON DANS LE ROUEN DU XIX° SIECLE - CHAPITRE 1

UNE HISTOIRE DE MEURTRE ET DE TIRE-BOUCHON DANS LE ROUEN DU XIX° SIECLE - CHAPITRES 2 ET 3

UNE HISTOIRE DE MEURTRE ET DE TIRE-BOUCHON DANS LE ROUEN DU XIX° SIECLE - CHAPITRE 4 ET COUVERTURE PRESSE

UNE HISTOIRE DE MEURTRE ET DE TIRE-BOUCHON DANS LE ROUEN DU XIX° SIECLE - CHAPITRES 5 ET 6

UNE HISTOIRE DE MEURTRE ET DE TIRE-BOUCHON DANS LE ROUEN DU XIX° SIECLE - CHAPITRES 7 ET 8 : FIN DU PROCES ET VERDICT


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HISTOIRE VRAIE - DANS LE ROUEN DE LA FIN DU XIXème SIÈCLE



Chapitre 9



Après sa condamnation à la peine capitale le 06 août 1890, Constant Roy fut accueilli au sortir du palais de justice par les vociférations haineuses d’une foule déchaînée qui aurait souhaité une exécution immédiate.
« A mort l’assassin ! A mort ! »
Les journaux annoncèrent le lendemain que « 4 000 à 5 000 personnes se trouvaient rassemblées dans la cour du palais de justice et aux alentours ».

Les gendarmes, encadrant le condamné, eurent bien du mal à éviter que la foule n’exécute la sentence sur l’heure, protégeant au mieux Constant Roy avant de le faire monter dans la voiture, direction la prison de Bonne Nouvelle. 




La prison Bonne Nouvelle à Rouen
(CPA internet)


Devant l’entrée de la prison, se trouvait également une foule hurlante.
De nouveau dans sa cellule, au calme, Roy ne semblait pas ému du déchaînement de colère dont il était l’objet.
Les jours suivant, les seules visites qu’il reçut furent celles de son avocat, maître Goujon, qui en bon défenseur de l’abolition de la peine de mort, essayait de sauver la tête de son client.
Discussions et réflexions sur la manière d’échafauder une stratégie efficace étaient au programme de chaque rencontre :
Inutile de faire appel, ce serait un nouveau procès en pure perte n’aboutissant qu’au même verdict.
Une seule issue possible, la cassation du jugement rendu.
Pour cela, il fallait un élément nouveau et essentiel amenant à annuler le premier jugement.

Ce fut ainsi, qu’en relisant les documents en sa possession, maître Goujon s’aperçut qu’un témoin n’avait pas été entendu, alors qu’il figurait sur la liste.
Il s’agissait d’un certain Letourneau, sans plus d’information. Il était évident que celui-là même aurait pu faire toute la lumière sur l’affaire !
A bien réfléchir, la sentence finale en serait-elle différente ?
Peu importait, il fallait tout effacer et recommencer, ne serait-ce que pour gagner du temps !
La demande fut donc formulée auprès de la Cour de Cassation, sur le motif de « violation de l’article 315 du Code d’instruction criminelle ».
Mais rejetée en date du 4 septembre 1890.


Dès lors, il ne restait plus à maître Goujon, pour essayer de sauver la vie de son client, qu'à solliciter la grâce du Président de la République, Sadi Carnot.



Sadi Carnot, Président de la République, assassiné en 1894

Sadi Carnot avait été député "républicain modéré" avant d'être élu Président de la République en 1887. Son septennat  fut marqué par la crise boulangiste, l'éveil du mouvement ouvrier, les attentats anarchistes et le scandale du canal de Panamá. 
Sadi Carnot était aussi connu à Rouen pour y avoir été préfet de la Seine-Inférieure (aujourd'hui Seine-Maritime) : c'était là une opportunité de l'intéresser à la cause de Roy, d'autant qu'on le savait peu favorable à la peine de mort.
[Mais Sadi Carnot, confronté aux attentats anarchistes refusera pourtant en 1892 de gracier Ravachol, ce qui lui valut de mourir sous les coups de poignard d'un autre anarchiste, l'italien Sante Geronimo Caserio.]


L’avocat s’accrochait à ce dernier recours comme un naufragé à une bouée de secours.
Quant à Constant Roy, confiant de sa bonne étoile, il ne semblait nullement perturbé.

L'annonce même de son exécution, prévue le 21 septembre 1890, ne l'émut pas.



Le Petit Journal du 20 septembre 1890


La presse continuait à foisonner d’articles sur l’affaire et ce n’était qu’informations et démentis sur la date de l’exécution de « l’assassin de la rue des Charrettes ».
Ainsi, le journal « Le matin » - 21 septembre 1890 :



Le Petit Matin du 21 septembre 1890


Pendant ce temps, le dénommé « assassin de la rue des Charrettes », dans sa geôle, discutait ou jouait aux cartes avec ses gardiens par le guichet de la porte donnant sur le couloir. Il poursuivait sa vie  paisiblement.
Chaque jour passé n’était-il pas un sursis supplémentaire ?

Maître Goujon, en avocat pugnace, poursuivait les démarches pour obtenir la grâce présidentielle qui aurait commué la peine capitale de son client en condamnation aux travaux forcés à perpétuité.
Un avocat ne se devait-il pas de défendre même la pire des crapules ?
Et puis, maître Goujon pensait que personne n’avait le droit de donner la mort, même à celui qui avait tué. Maître Goujon savait que Sadi Carnot pensait comme lui. Un atout de poids !
Il demanda audience au chef de l’Etat et fut reçu.
La discussion fut fort intéressante. Discussion philosophique sur le droit de vie ou de mort. Tout un programme !
Maître Goujon fut-il entendu ?
Sadi Carnot entendit-il les arguments de l’avocat ?
Seul, le Président de la République avait tout pouvoir à présent. 
Laisserait-il tomber le couperet sur le cou de l’assassin ?
Une mort pour une mort ! La loi du Talion.
Et puis, il ne fallait pas négliger la famille de Dubuc, la pauvre victime. Ne pas voir Roy châtié pour son geste criminel pouvait être une nouvelle souffrance, une injustice de plus. 
Ne pas exécuter un assassin n’était-ce pas encourager le meurtre ?
Un dilemme à empêcher de dormir, et Sadi Carnot a dû, comme beaucoup d’autres en la même circonstance, avoir des insomnies.
Monsieur Carnot subit-il aussi quelques pressions de cette délégation suisse plaidant en faveur de la clémence ? En effet, le condamné, jugé en France, était de nationalité suisse. 

Toujours est-il qu'il commua la peine de Roy, en même temps que celle d'un autre condamné, Charles Bousquet, lequel avait assassiné sa belle-sœur et maîtresse [1] :

[1] Charles Bousquet, ayant bénéficié de la grâce présidentielle en même temps que Constant Roy, partira sur le même navire vers le bagne de Guyane.





Journal La Justice du 23 septembre 1890.


Quel soulagement !
Une victoire pour Maître Goujon.
Une victoire pour Roy qui face à ses détracteurs et à leur haine allait garder sa tête.
Mais, la condamnation aux travaux forcés, n’était-elle pas pire que la mort ?
Enchaîné toute sa vie !

La satisfaction de cette victoire passée, il ne fallait pas oublier de remercier le geste de bienveillance du Président Carnot.
Alors, d’une écriture fine et régulière dont les « t » n’affichaient pas de barre, Constant Roy s’appliqua en ces termes :




Journal Le Matin du 2 octobre 1890


"Le soussigné C. Roy vient remercier Monsieur le Président de l’inestimable faveur dont il a bien voulu l’honorer, en commuant la peine de mort à laquelle il était condamné en celle des travaux forcés à perpétuité !
Merci mille fois, Monsieur le Président, non seulement pour moi, mais pour ma famille, ainsi que pour toutes les personnes qui, de près ou de loin, ont bien voulu s’intéresser à moi."

Quelle trouvaille cette formule : « ... l’inestimable faveur dont il a bien voulu l’honorer ... ».
Mais n'était-elle pas bien étrange tout de même cette lettre... dont le premier paragraphe parlait à la troisième personne du singulier et le second à la première.
A se demander si ce premier paragraphe n’avait pas été copié sur un exemple établi par maître Goujon ?


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Chapitre 10


Gracié, mais envoyé au bagne, Constant Roy, enchaîné, embarqua avec d’autres bagnards, sur le bâtiment « Ville de Saint-Nazaire » [2]  qui accosta en Guyane , le 17 mai 1891.

[2] Le paquebot « Ville de Saint Nazaire » sortit du chantier naval de l’Océan à Bordeaux en janvier 1871. En 1891, il fut affrété par l’Etat pour transporter les forçats à Cayenne. Longueur : 88,5 m - Largeur : 12,33 m - Jauge : 2676 tonneaux - Vitesse : 12,5 nœuds.




Le départ pour le bagne
(CPA auteure).




Le "Ville de Saint-Nazaire"
(illustration auteure).


Deux jours plus tard, Constant Roy découvrait Maroni, son nouveau lieu de "villégiature".




Le bagne de Maroni
(illustration auteure).


Pas vraiment le rêve !
La cohabitation avec les autres détenus ne se révéla pas des plus aisées, il ne fallait montrer aucun signe de faiblesse. S’imposer. Dominer. Les coups ne venaient pas uniquement des matons.




Entrée du bagne
(document auteure).


La fiche d’identification établie à l'arrivée de Roy apporte quelques renseignements supplémentaires.
La voici :


Matricule 24 553

ROY se disant Constant
Né le 2 avril 1865 à Yverdon – Suisse
Fils d’Auguste et Charlotte Rouiller
Garçon de café 
Lettré

Dernière adresse : Rouen
De religion protestante

1 m 76
Cheveux châtain-clair
Yeux gris-bleu
Nez moyen
Menton à fossette
Visage ovale


Le « dit Constant », ne subit pas cette peine de bagne sans révolte, car il s’évada moins d'un an plus tard, le 8 avril 1892.
Le registre du bagne ne nous donne aucune information sur le moyen employé, s’il partit seul, s’il bénéficia d’une aide extérieur.
Dommage, c’eut été fort intéressant.

Deux mois de cavale qui se terminèrent le 1er juin 1892, jour où il fut repris.
Le « dit Constant » fut alors jeté dans une geôle d’isolement, presque sans lumière, surveillé nuit et jour, au pain et à l’eau.
Pour résister à un tel traitement, il fallait posséder un mental à toute épreuve.

Le Tribunal Maritime Spécial qui se réunissait deux fois l’an afin de juger les crimes et délits les plus graves au sein du bagne, tels les meurtres, les évasions et les voies de fait sur les surveillants, condamna, en sa séance du 6 septembre 1892, Roy à deux années de double chaîne, pour évasion.

La double chaîne ?
Cela signifiait que le forçat se trouvait dans une salle séparée dont il ne sortait pas jusqu’à la fin de sa peine, retenu au bout de son banc par une chaîne pesant le double du poids d’une chaîne normale.
Manière d’ôter aux fugitifs toute envie d’une nouvelle évasion. 

Les punitions finissaient par briser les plus coriaces.
Ce fut ce qui arriva, car Roy, brisé, mâté, anéanti, finit par rentrer dans le rang.
Le temps de la révolte passé, il ne lui fallait plus penser qu’à survivre du mieux possible dans cet enfer.

A Maroni, la journée des bagnards commençait par le réveil à 5 heures, puis l’appel trois-quarts d’heure plus tard. 
Ensuite, le temps de ranger leur case et ils partaient travailler de six heures à onze heures.




Maroni, les cases des bagnards
(illustration auteure).

Une pause de deux heures et le labeur reprenait jusqu’à dix-sept heures.
Extinction des feux à vingt heures.

Les tâches, au bagne,  étaient diverses et variées. 
Le nouvel arrivé était affecté à la troisième classe. Ce qui impliquait que, sauf infirmité ou faiblesse physique constatée par un certificat médical, il effectuait les tâches les plus pénibles, corvées collectives, sous haute surveillance.
Une des tâches leur incombant était la coupe de bois, avec un stère obligatoire par jour [3].

[3] A Maroni, il y avait aussi une briqueterie. Les bagnards fabriquaient également des tuiles,  entretenaient les rues et bâtiments de la ville de Saint-Laurent, étaient au service de certains commerçants et habitants...

La troisième classe avait des dortoirs collectifs séparés des deux autres classes.



De la troisième à la première classe : des conditions de détention différentes
(document auteure).


Au bout de trois années sans problème majeur de discipline, le forçat accédait à la seconde classe, puis à la première classe.
Ces deux dernières  classes donnaient quelques avantages non négligeables : être affecté chez des employeurs en ville et dormir chez ces derniers, avec parfois la permission de ne pas porter la tenue de bagnard...
En 1901, Roy passa en première classe.


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En 1903, cela faisait douze années qu’il avait quitté le sol français.
Cette même année 1903, en raison de sa conduite exemplaire, sa demande de ramener sa peine à quinze années de travaux forcés fut acceptée.
Encore quinze années : en 1918, il aurait cinquante-trois ans et serait enfin libre ! 
Il avait survécu, même aux fièvres qui avaient décimé tant de ses camarades de galère, alors il pouvait espérer avoir encore quelques bonnes années à vivre.

Et ce, d’autant plus que sa peine fut encore réduite... Il voyait enfin la lumière de la liberté au bout du tunnel.
Il allait enfin être libre ... enfin !!



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Mais la vie se plaît à jouer de mauvais tours, c’est bien connu ! 
Ce fut ainsi qu’elle ôta, à Constant Roy, cette joie de mourir libre...
Que se passa-t-il ? les registres n'en disent rien. Épuisement...  fièvres... blessures mal soignées... il y a beaucoup de causes possibles.


Roy, dit Constant, décéda le 20 mai 1914, à Saint-Laurent-de-Maroni.





"La seule arme que je tolère, c'est le tire-bouchon !"
... dit un jour Jean CARMET
lequel ne pensait sûrement pas à mal !




FIN



J'adresse mes sincères et chaleureux remerciements à Françoise VERGNAULT pour m'avoir autorisé à publier ses écrits sur le Blog des tire-bouchons,
et je vous engage à découvrir son propre Blog : 
Les écrits et romans de Françoise Vergnault
Vous revisiterez avec elle, dans la presse de l'époque, des affaires ayant fait grand bruit, des mots et expressions aujourd'hui oubliés.
Pour reprendre ses mots, vous savourerez avec Françoise VERGNAULT les anecdotes  de "la petite histoire" lesquelles permettent de mémoriser plus facilement les grands moments de "l’Histoire".


M


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