vendredi 24 avril 2020

UNE HISTOIRE DE MEURTRE ET DE TIRE-BOUCHON DANS LE ROUEN DU XIX° SIECLE - CHAPITRES 5 ET 6



Amis lecteurs, bonjour !



Voici un nouvel épisode, le quatrième de notre feuilleton, où l'on assiste au début du procès de Constant Roy, présumé assassin du sieur Jules Adolphe Dubuc :


MEURTRE ET TIRE-BOUCHON, ROUEN, 1890.


Vous découvrirez cette fois les chapitres 5 et 6 de cette histoire vraie retracée par Françoise VERGNAULT :

Pour relire les articles précédents publiés sur cette affaire, cf. :

UNE HISTOIRE DE MEURTRE ET DE TIRE-BOUCHON DANS LE ROUEN DU XIX° SIECLE - CHAPITRE 1

UNE HISTOIRE DE MEURTRE ET DE TIRE-BOUCHON DANS LE ROUEN DU XIX° SIECLE - CHAPITRES 2 ET 3

UNE HISTOIRE DE MEURTRE ET DE TIRE-BOUCHON DANS LE ROUEN DU XIX° SIECLE - CHAPITRE 4 ET COUVERTURE PRESSE




-/-



HISTOIRE VRAIE - DANS LE ROUEN DE LA FIN DU XIXème SIÈCLE


Chapitre 5  


L'instruction avait été rapide, le procès de l'accusé ne tarda donc pas.




Le palais de justice de Rouen à l'époque
(CPA auteure)


Ce jour-là, 7 août 1890, il y avait foule devant le palais de justice. Une foule que les grilles bordant la cour avaient bien du mal à contenir. Une foule hurlant sa haine contre l’homme qu’on amenait à cet instant, mains menottées, pour être jugé pour meurtre
Monsieur le conseiller Hurt présidait la cour d’assises de la Seine Inférieure, en sa troisième session de 1890.
La salle était bondée. Tous les anciens amis et clients de la victime souhaitaient assister au procès. On refusait du monde, ce qui mécontentait fortement ceux qui avaient fait spécialement le déplacement jusqu’à Rouen.




La cour d'assises de Rouen : une très grande salle, encore vide, 
mais qui restera bondée pendant tout le procès.
(CPA Delcampe)


Les personnes appelées à témoigner occupaient les places des premiers rangs dans l’attente d’être appelées à la barre.
Lorsque Constant Roy fut conduit par deux gendarmes dans le box des accusés, il fut accueilli par des huées et des injures que le président de la cour eut bien du mal à réprimer.


Voilà la description de l’accusé, faite par le journaliste du Journal de Rouen.
« Homme à la physionomie vulgaire, d’un blond châtain, au front bas, aux yeux grands mais atones, à la bouche d’ogre, aux grandes oreilles, au teint haut en couleur, vêtu de sa tenue de garçon de café ruinée et présentant un calme stoïque. »

Quelle description peu encline à attirer la sympathie !


Après le tirage au sort des jurés, il fut procédé à la lecture de l’acte d’accusation.

Constant Roy comparaissait donc devant cette cour de Justice sous l’accusation de  :
- Avoir à Rouen, dans la nuit du 6 au 7 mai 1890, commis volontairement un homicide sur la personne du sieur Dubuc, crime commis avec préméditation, crime accompagné de vol.  
- Avoir à Rouen, dans la nuit du 6 au 7 mai 1890, soustrait frauduleusement une certaine somme (150 F environ) au préjudice du sieur Dubuc ou à la succession de celui-ci, vol commis dans une maison habitée. 
Constant Roy étant porteur d’une arme apparente ou cachée, crimes prévus par les articles 295 – 296 – 297 – 302 – 304 et 385 du code pénal.

Etabli, le 19 juillet 1890, par R Marais, procureur général.


Ce fut alors que le président Hurt déclina l’identité, la situation familiale, les parcours professionnel et de vie de l’accusé jusqu’au jour du crime :

« Roy, vous avez vingt-cinq ans. Vous êtes né en Suisse, le 20 avril 1865. Vous demeurez à Rouen, 3 rue du petit Salut. Vous avez quitté la Suisse en 1883 et vous êtes venu au Havre.  Vous avez perdu vos parents.  Vous êtes resté au Havre de 1883 à 1886. Vous avez pendant cette même période travaillé deux fois au buffet de la gare de Beuzeville et fait parfois des saisons à Deauville. Est-ce exact ? »
A cette question, Roy répondit par l’affirmatif.

« Tous vos employeurs successifs, poursuivit le président, sont d’accord sur les points suivants : Vous êtes quelqu’un de capable dans votre travail, mais vous avez un caractère hautain et susceptible et vous vous montrez trop familier avec la clientèle. D’autre part, ils vous accusent d’avoir, à un moment ou un autre,  pillé la caisse lorsque vous en aviez l’occasion, mais aussi volé les consommateurs. Monsieur Davoust, d’ailleurs, dont vous avez été l’employé, vous qualifiait de voleur.
- Ce n’est pas vrai. Jamais Monsieur Davoust ne m’a fait d’observations à ce sujet, s’insurgea Constant Roy.
Sans tenir compte de la remarque, le président poursuivit :
- De l’établissement Davoust, vous avez ensuite servi comme garçon de café chez Monsieur Dubuc, rue des Charrettes où vous reproduisez les mêmes actes de malveillance...




1904 : le café Dubuc est devenu la brasserie de l'Opéra,
... et ce n'est plus Constant Roy qui débouche la bouteille !
(CPA Internet)


Mais tout cela, si vous ne le savez pas déjà, les témoins le relateront par la suite lorsqu’ils seront appelés à la barre.

Laissons, maintenant, la parole au  Docteur Alfred Eugène Cerné, médecin-chirurgien, afin qu’il expose, suites à ses examens minutieux, les causes exactes de la mort de la victime.
« Le sieur Dubuc présentait des plaies sur le crâne à gauche, de petites coupures irrégulières, déchirures simples ou triangulaires. Sur la face des égratignures. Au cou, des plaies au côté droit, des coups d’ongles. Toujours au cou, il portait des ecchymoses, indiquant la trace de doigts. Le poumon de la victime était congestionné, l’estomac contenait quelques aliments. Les voies respiratoires étaient congestionnées et portaient des traces d’écume.
L’instrument qui avait produit les ecchymoses sur le crâne n’avait  pas pu pénétrer le crâne.




Contondant mais pas au point de transpercer le crâne !
(collection personnelle)


La victime avait beaucoup saigné, ses vêtements étaient ensanglantés.
Dubuc a succombé à une strangulation par les mains vraisemblablement, pendant que la main gauche pressait le cou, le meurtrier, de la main droite frappait le crâne de la victime.
Roy présentait des lésions nombreuses sur les mains, égratignures fraîches ne remontant pas à plus de vingt-quatre heures. Ses vêtements avaient dû être lavés, mais on pouvait y reconnaître la présence de sang. Sa chemise était tachée. D’autre part, Roy avait du sang sous les ongles de la main gauche. »

L’exposé du Docteur Alfred Eugène Cerné fut ponctué de cris étouffés, poussés par quelques femmes. A plusieurs reprises le conseiller Hurt demanda le silence, recommandant, avec fermeté aux « âmes sensibles »  de sortir ou de se taire.

Puis ce fut au tour du commissaire de police Collignon de déposer.
Après avoir décliné son identité et ses fonctions, il déclara :
« Dans la nuit du 6 mai, j’ai été prévenu que Monsieur Dubuc avait été assassiné. Ça m’a fait un choc, ça je peux le dire. Je connaissais bien la victime. Quand je suis arrivé sur les lieux, la porte du coffre était grande ouverte, et un trousseau de clefs se trouvait par terre. Apparemment, le contenu du coffre était intact.
Le cadavre de Dubuc gisait sur le dos, les yeux grands ouverts, son cou portait des marques de tuméfaction. Sur le sol des taches de sang assez importantes et un tire-bouchon.
Par les personnes sur place et notamment celles qui étaient venues déclarer le crime au commissariat, j’ai appris qu’un ancien employé rôdait dans les parages depuis plusieurs jours.
Ce fut ainsi que je me suis transporté, accompagné de Monsieur Prost, au domicile du suspect afin de l’interroger. Dans sa chambre, nous avons découvert des vêtements maculés de sang et sur lui une somme de 147 francs. Une sacrée somme ! Etonnant pour quelqu’un qui la veille, selon son entourage, ne pouvait régler ses consommations. »

Monsieur Prost, chef de la sûreté, confirma en tous points les dires du commissaire Collignon.

Le décor était planté, il ne restait plus qu’à établir la culpabilité de Constant Roy, dans le meurtre du limonadier de la rue des Charrettes.




Le Palais de justice : la nouvelle façade
(CPA - Auteure)

Et pour cela, allaient défiler, devant le président du tribunal et les jurés, un grand ombre de personnes dont les dires et explications devaient aider à faire toute la lumière sur cette horrible affaire.



Chapitre 6  


Nous allons maintenant assister au défilé des témoins.

Tout d’abord, ce fut Jeanne Lemaitre, domiciliée au Havre.
Elle avait rencontré Auguste Constant Roy, le frère de l’accusé, en 1887. Une bien triste histoire, d’ailleurs, car celui-ci était tombé amoureux fou de la jeune femme qui ne partageait pas ses sentiments. Voyant ses espoirs amoureux privés d’avenir, le jeune homme s’était donné la mort.
Il avait été retrouvé pendu dans sa chambre au numéro 15 de la rue de Chillou.
Quelques lignes dans le « Journal de Rouen », en date du 15 février 1888, sur ce fait banal à l’époque, car ce n’était pas le seul suicide annoncé, si l’on poursuivait la lecture du petit encadré.




"Une journée à suicides, au Havre"
Journal de Rouen, 15 février 1888.
(Archives départementales Seine-Maritime)




Copie de l'acte de décès  enregistré au Havre :



La déclaration du décès avait été faite par Constant Roy, le frère du défunt et Auguste Eternod, ami du défunt. Tous deux garçons de café, demeurant à Rouen et âgés de vingt-trois ans.

Le jour de l’inhumation, Constant Roy, présent, n’avait pas caché ses souhaits de vengeance, envers celle qu’il considérait comme la « meurtrière ».
Ce ne fut donc pas sans appréhension que Jeanne Lemaitre revit Constant Roy peu de temps après. A son grand soulagement, il fut très aimable. Il l’invita même à souper chez Evrard, puis à l’Alcazar.
A chaque fois, ils se quittèrent vers une heure du matin et Constant Roy était toujours très éméché.
« Comment se montrait Roy à votre égard ? demanda le président.
- Charmant, sans aucune animosité.  Il ne semblait pas triste, même lorsqu’on parlait de son frère.

Elle évoqua aussi ce moment où, au cours d’un des repas, il lui avait offert un morceau de tissu, provenant du mouchoir avec lequel son frère s’était pendu.
« Je suis restée sans voix, terrorisée à la vue de ce tissu. Je n’osais le prendre.
- Que vous a dit-il alors ?
- Il m’a dit simplement, c’est pour vous porter chance et surtout gardez-le bien sur vous quand vous aller jouer à Deauville, ainsi vous gagnerez. Il m’a confié qu’il en avait gardé un aussi pour lui, car il lui arrivait souvent d’aller au casino.




Le Havre - Casino Marie-Christine.
(CPA Delcampe)


A l’évocation de « ce mouchoir de pendu », se fit sentir dans la salle un frisson d’effroi, d’autant plus qu’interrogé sur le sujet, l’accusé répliqua :
« C’était pour lui porter chance, rien de plus. 
- Mais, il s’agissait de votre frère, s’insurgea le président.
- Un pendu est un pendu !.....

Un « oh » de protestation s’éleva alors. Voilà bien une réflexion nullement en faveur de Constant Roy.
Sans tenir compte de cette marque de désapprobation venant du public, le président poursuivit, s’adressant à Roy :
« Vous jouiez donc régulièrement ? Vos gains au jeu étaient-ils importants ?
- Lorsqu’il m’arrivait de gagner, je reperdais tout aussitôt.


Puis, se présenta à la barre, Monsieur Davoust, cafetier à Rouen.
Son témoignage n’apporta pas de grandes précisions sur l’affaire, si ce n’était la confirmation que Constant Roy fut à son service pendant six mois, embauché sur la recommandation de Monsieur Souchard.
« Souchard m’avait dit que c’était un bon garçon de café et qu’il connaissait bien son métier. De fait, je n’ai pas eu à me plaindre de son travail.
- Alors pourquoi ne pas l’avoir gardé  à votre service ? s’enquit le président.
- C’est que je l’ai surpris à voler dans la caisse. Alors je l’ai congédié.

Monsieur Legrand, maître d’hôtel à Rouen ne témoigna pas, non plus, en faveur de Constant Roy.
« Six semaines à mon service, oui, monsieur le président. Je m’en suis séparé. Trop familier avec les clients. Faut du respect avec la clientèle dans le métier, c’est une règle professionnelle.»

Charles Thouroude, en sa qualité de client, fut servi par Constant Roy. Il déposa, sous serment, avoir payé une consommation douze francs, alors qu’elle ne valait que six francs.
« Je me demande toujours, conclut-il, où est passée la différence. Dans la poche de ce voleur, ou dans la caisse de son patron. 
- Pourquoi n’avez-vous pas protesté ? interrogea le président.
- Il avait un tel aplomb et un regard terrible. Je n’ai pas voulu faire d’histoire. Mais, six francs, tout de même, c’est une somme.

Madame Molière, la dernière personne à avoir vu Jules Alphonse Dubuc vivant, vint ensuite à la barre.
« J’ai vu Monsieur Dubuc vers 11 h 45 du soir, environ. Chaque soir, il m’apporte un bol de bouillon. On bavarde cinq à dix minutes. Il me demande si je vais bien et comment va le bébé. C’est qu’il faut vous dire, monsieur le juge, que mon mari i’ part toute la semaine et que je viens d’accoucher. Un brave homme monsieur Dubuc. Serviable et attentif aux autres. Pauvre homme, finir comme ça !
Dix minutes après son départ, j’ai entendu « au voleur, à l’assassin », alors je me suis mise à ma fenêtre et j’ai aussi appelé à l’aide mes voisins. Monsieur et madame Volits  se sont levés et sont descendus dans la cour. Ce n’est qu’après que j’ai appris l’horrible nouvelle. Vous parlez d’un choc. C’est-y pas possible une chose pareille ! »

Ensuite, Madame Lemercière, couturière de son état, vint prêter serment avant d’expliquer ce qu’elle avait vu.
« C’est la femme Molière qui est allée réveiller Monsieur Volits. Moi, j’avais entendu un bruit de lutte et des cris. C’est ce qui m’a fait me lever et m’habiller rapidement. C’est comme ça que j’ai rejoint monsieur Volits dans la cour intérieure. Ensemble, on a cherché monsieur Dubuc, mais il faisait très noir, comme dans un four. Pas de lumière.  Alors, c’était bien compliqué. C’est comme ça qu’on est allé chercher les gendarmes. Pauvre monsieur Dubuc ! C’est là qu’on l’a vu. Mais le voleur, pensez donc, il avait bel et bien déguerpi ! »


Dans le café de la rue des Charrettes, il y avait une caissière. Elle était là pour noter les sommes que lui rapportait le garçon de café. Plus facile ensuite pour s’y retrouver au moment de faire la caisse.
Cette caissière se nommait madame Merle.
Elle était là, toute endimanchée, afin de porter témoignage, elle aussi. Elle précisa :
« Je connaissais bien Constant Roy du temps qu’il travaillait au café. Après son départ, il venait de temps en temps pour consommer. Le  6 mai, le patron était resté seul avec le garçon de café et le garçon d’office. Souvent, monsieur Dubuc me laissait partir aussitôt le café fermé. Ce jour-là, je m’en souviens très bien, dans le paiement d’une consommation, il y avait une petite pièce grecque. »




Le retour de la pièce grecque de 1868...


A l’évocation de cette pièce étrangère, le juge s’adressa à Roy :
« N’était-ce pas la petite pièce retrouvée sur vous ?
- Coïncidence ! lança l’accusé, sans autre commentaire.
- Coïncidence ! s’exclama le président. Pour vous, tout est donc coïncidence ! La petite pièce grecque. Le sang sur votre chemise dû à un saignement de nez, justement ce soir-là ! Et aussi le tire-bouchon, retrouvé sur les lieux du crime ! Mais nous reviendrons sur ces divers points au cours des autres dépositions.


Faisons à présent une petite pause, avant les auditions suivantes, celles des personnes qui établiront l’emploi du temps exact de Constant Roy, les jours précédant le meurtre.



(à suivre, semaine prochaine)




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