mercredi 18 mars 2026

L'HÉLIXOPHILE ET LE CONGRÈS

 
Amis blogueurs, bonjour !


Point de travail pour moi, je goûte enfin loisir ;
Mon aîné s’en est chargé, pour mon grand plaisir.
Je le laisse aujourd’hui vous conter quelque chose :
Une fable à sa façon — qu’il invente ou qu’il ose.


Voici donc, vu par lui,

L’hélixophile et le Congrès





Un Curieux disait : « Je vais au Congrès voir
Quelques beaux Tire-bouchons, et non point m’émouvoir.
Les clubs ont leur caquet, leurs disputes frivoles ;
Un bel objet suffit aux personnes moins folles. »

Il partit là-dessus, l’esprit ferme et content,
Se promettant d’être homme à juger froidement.
« Je verrai, disait-il, ce que chacun étale ;
Mais je ne suis pas né pour la ferveur banale. »

À peine fut-il là, qu’un voisin complaisant
Tira d’un écrin noir un objet séduisant.
C’était un vieux modèle, à mèche déliée,
Dont la poignée avait noble grâce alliée.

Notre homme, en le voyant, dit d’un ton retenu :
« La pièce est fort honnête, et le travail connu ;
J’en ai vu toutefois de fabrique plus sûre. »
Mais son œil, en parlant, mesurait la mèche et la monture.




Un autre alors montra, d’un air simple et discret,
Un tire-bouchon court, presque sans apparat ;
On l’eût cru fort modeste, et d’origine obscure :
Un ancien catalogue en sauva la figure.




On disputa longtemps le lieu, l’âge, le nom ;
L’un donnait pour auteur un habile compagnon ;
L’autre niait le tout ; un troisième, plus souple,
Disait : « J’en ai connu de même espèce en groupe. »

Un jaloux souriait d’un sourire approbateur,
Qui cache assez souvent l’aiguillon du cœur.
Tel louait une pièce, et tout bas, dans son âme,
Souhaitait que son maître en perdît un peu l’âme.

Un quatrième enfin, sans paraître y tenir,
Sortit de son carton un rare souvenir :
Petit tire-bouchon, mais d’invention si neuve,
Que chacun s’empressa d’en examiner l’épreuve.

« D’où vient-il ? — D’un grenier. — Songez-vous ! — Sans façon.
— J’en ai vu le cousin chez un vieux compagnon.
— La mèche en est tardive. — Au contraire, elle est fine.
— Le manche sent Paris. — Non, plutôt la province. »




Ainsi, de table en table, et de boîte en étui,
On se prit à montrer, reprendre, et dire : lui
N’a pas tout à fait tort, mais pousse un peu l’affaire ;
Celui-ci sait beaucoup ; cet autre veut trop plaire.

Notre homme, qui jurait de n’être point des leurs,
Corrigea deux erreurs, soutint trois controverseurs,
Admira malgré lui plus d’une trouvaille neuve,
Et sentit contre un autre une petite fièvre.

Car ce voisin heureux, d’un air presque innocent,
Possédait justement ce qu’il cherchait souvent :
Un modèle ancien, simple, avec juste patine,
Que notre Curieux eût volontiers mis en vitrine.




Il dit : « Belle rencontre. » Et son rival répondit :
« Bagatelle, Monsieur ; je n’y tiens qu’à demi. »
Ce mot fut entendu comme on entend une offense ;
Rien n’irrite un amateur autant que l’indifférence.

Le soir, chacun pourtant soupa fort civilement,
Loua les découvertes et parla doctement ;
On reprit les débats, les doutes, les querelles,
Mais le vin adoucit les pointes les plus belles.

Tel qui soutenait ferme un avis le matin
Convia son rival, le verre à la main ;
Tel autre, fort piqué d’une remarque un peu vive,
Riait une heure après d’une humeur moins chétive.

Notre homme, de retour, songeait en son logis
Aux modèles montrés, aux ressorts, aux avis ;
Mais plus encor aux voix, aux regards, aux visages,
Aux plaisirs de disputer entre gens du même usage.

Il convint en secret, d’un cœur simple et civil,
Que le Congrès lui-même avait plus qu’ un charme utile ;
Si le tire-bouchon du Congrès en est l’alibi,
Il sert surtout à voir se retrouver les amis.





Morale

On part pour les objets ; on revient par les hommes.



H, M & IA

dimanche 15 mars 2026

ARCHIVES DE L'INSTITUT D'ÉTUDES HÉLIXOPHILES APPLIQUÉES



Amis blogueurs, bonjour !



Ex cochlea veritas
De la vrille naît la vérité.


Chacun de nous sait la vigilance et la protection que nous apporte

l'Institut d’Études Hélixophiles Appliquées, 

le véritable "Conseil de l'Ordre" de notre corporation. 
Rappeler son histoire n'est cependant pas inutile.


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Fondation de l’Institut d’Études Hélicoïdales Appliquées


Conscients de l’intérêt universellement porté à ces curieux instruments que sont les tire-bouchons, plusieurs chercheurs et observateurs décidèrent, à la fin du XXᵉ siècle, de réunir leurs travaux au sein d’une institution commune.
C’est ainsi que fut fondé, en 1985 — selon la tradition admise par ses membres — l’Institut d’Études Hélixophiles Appliquées (IEHA).

L’Institut s'est donné pour mission d’étudier les instruments d’extraction du bouchon dans leur diversité technique, de documenter leur histoire industrielle et artisanale, d’observer les comportements des collectionneurs et de conserver les témoignages matériels et documentaires relatifs à ces objets.
Les résultats de ces travaux sont conservés dans les Archives de l’IEHA, sous la forme de rapports et d’observations cliniques.


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Les fondateurs de l’Institut d’Études Hélixophiles Appliquées (Paris, 1985).


Plusieurs érudits et amateurs d’objets techniques se réunirent en 1985, dans un entrepôt de Bercy à Paris, afin d’échanger leurs pratiques et observations. De cette rencontre naquit l’idée de constituer un cercle d’étude permanent, bientôt connu dans tout l'Occident, sous le nom d’Institut d’Études Hélixophiles Appliquées.
Le néologisme "hélixophile" fut adopté à la quasi-unanimité : il s'agissait d'affirmer la valeur de la passion partagée, n'en déplaise aux hélixophobes.

Les documents conservés dans les archives de l’Institut citent parmi les membres fondateurs :

Gérard Tirbien
Historien des techniques domestiques — Paris
Considéré comme l’initiateur du projet, il proposa de réunir les travaux relatifs aux instruments d’extraction du bouchon dans une publication commune qui deviendra plus tard les Archives de l’IEHA.

Docteur Armand Levrillé
Médecin — Lyon
Spécialiste des comportements addictifs.

Jean Hélicier
Ingénieur mécanicien — Saint-Étienne
Spécialiste des dispositifs et perfectionnements techniques.

Félix Tournebout
Négociant en vins — Beaune
Collectionneur passionné, il possédait déjà à cette époque quelques centaines de tire-bouchons différents, et apportait volontiers ses dernières trouvailles lors des réunions de l’Institut afin d’en nourrir les discussions.
Les procès-verbaux des premières séances mentionnent que son enthousiasme, parfois débordant, contribua largement à convaincre les membres de l’intérêt d’une étude systématique de ces instruments


Les travaux de ces premiers membres furent progressivement rassemblés dans les Archives de l’Institut d’Études Hélixophiles Appliquées, publiés sous la devise adoptée lors de la séance fondatrice : 
Ex cochlea veritas
De la vrille naît la vérité.

[Note : Selon la tradition de l’Institut, l’année 1985 est retenue comme date officielle de fondation, cependant certains documents laissent penser que les premières réunions informelles remontent à quelques années auparavant.]


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Le Comité Scientifique aujourd'hui


Composition du Comité Scientifique de l’Institut d’Études Hélixophiles Appliquées, mise à jour au 1er janvier 2026.


Membres du Comité Scientifique de l’Institut d’Etudes Hélixophiles Appliquées

Président
Professeur Gérard Tirbien,
Taxonomiste des instruments d’extraction du bouchon
Auteur du traité fictif : De Cochlearum Generibus (1992)

Membres titulaires du Conseil Scientifique de l’Institut d’Études Hélixophiles Appliquées :

Dr Armand Levrillé
Médecin-observateur des débuts addictifs
Responsable du programme : Pathologie des passions hélixophiles

Professeur Octave Labible
Linguiste des objets mécaniques
Spécialiste du vocabulaire technique et autres sabirs partagés par les patients

Capitaine Édouard Tournette
Chasseur-naturaliste des marchés aux puces
Responsable des observations de terrain et de l'exploration des caisses d’outils anciens.

Docteur Philibert Papier
Archiviste de l’Institut
Historien des brevets, catalogues et documents commerciaux relatifs au tire-bouchon.

Professeur Augustin Padvis
Historien des mécanismes
Étudie l’évolution technique des systèmes d'extraction.


Correspondant étranger
Sir Thomas Turnwell
Fellow of the Royal Society of Corkscrew Studies (Londres)
Spécialiste des brevets britanniques du XIXᵉ siècle.


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Avec le souci d'ouverture au monde qui le caractérise, le Président Gérard Tirbien a bien voulu me mettre en relation avec les membres de ce Comité Scientifique et m'autoriser à publier quelques-unes de leurs importantes contributions.
Les Archives de l’IEHA conservent en effet une série de rapports cliniques consacrés à l’étude des addictions hélicoïdales.
Ces observations cliniques examinent les différentes étapes de l’évolution du sujet exposé à cet objet technique singulier : de la simple curiosité jusqu’aux formes avancées de l’hélixomanie.
Voici le premier rapport :

 

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ARCHIVES DE L’IEHA
Institut d’Études Hélixophiles Appliquées
Service de pathologie des passions collectionneuses
Rapports cliniques sur les addictions hélixophiles


Rapport n°1 — Premiers signes d’addiction
Observation des sujets exposés au virus hélixophile
par le Dr Armand Levrillé, médecin-observateur des débuts addictifs


Il est difficile de déterminer avec précision le moment où un individu contracte cette affection.
Les observations que j'ai pu réunir au fil des années montrent cependant que la plupart des cas commencent de manière remarquablement banale. Le sujet découvre un tire-bouchon ancien — souvent dans une brocante, parfois dans un tiroir de famille  — et l’achète ou se l'approprie sans intention particulière. 
L’objet lui plaît. Il est ancien. Il possède une certaine présence. Rien de plus.



Tire-bouchon simple, ancien, élégant :
type d’objet souvent à l’origine du premier symptôme.


À ce stade, rien ne distingue encore le futur collectionneur d’un simple amateur d’objets anciens.
Pourtant, un premier signe apparaît presque toujours dans les heures ou les jours qui suivent. Le nouveau propriétaire examine l’objet. Non pas comme un simple outil, mais comme un mécanisme.
Il observe la vrille. Il regarde la façon dont elle est forgée. Il s’interroge sur la forme de la poignée. Il compare.
La question surgit alors, presque inévitablement : depuis quand fabrique-t-on des tire-bouchons comme celui-ci ?

C’est généralement à ce moment que la situation évolue.
Car la réponse, lorsqu’on commence à la chercher, ouvre un champ inattendu. On découvre que le tire-bouchon n’est pas un objet uniforme mais appartient à une famille extraordinairement variée : systèmes simples, mécanismes à levier, cages, dispositifs à vis, inventions parfois ingénieuses, parfois étranges ou incongrues.
Le nouveau propriétaire comprend alors que son objet n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres. 

La curiosité s’installe.
Dans certains cas — il faut le reconnaître — elle reste modérée. L’objet est rangé, admiré de temps à autre, puis oublié.
Mais dans d’autres cas, bien documentés, le sujet commet une seconde acquisition.



Modèle à anneau métallique : 
exemple d’objet susceptible de provoquer une seconde acquisition.


Ce second objet n’est plus acheté tout à fait par hasard. Il est choisi. On a remarqué une différence de forme, une autre manière de concevoir la vrille, un mécanisme particulier.
Le collectionneur ne s’est pas encore déclaré.
Mais il existe déjà.

Les dossiers cliniques montrent qu’à ce stade apparaissent également les premiers symptômes documentaires. Le sujet consulte la bibliographie comme l'hypocondriaque consulte un dictionnaire médical, il achète un premier livre. Il feuillette des catalogues anciens, le vieux Manufrance de ses grands-parents par exemple. Il examine d’autres exemplaires chaque fois qu'il le peut.
Il commence surtout à regarder les tire-bouchons d’un œil différent.
L’objet n’est plus seulement un outil ; il devient un témoin technique.

Les observateurs ont également noté un phénomène intéressant : le sujet reconnaît rapidement les tire-bouchons dans des environnements où les autres ne les voient pas. Dans une caisse d’outils, dans un lot de quincaillerie ancienne, dans un tiroir poussiéreux, dans un grenier encombré...
Cette faculté oculaire semble s’acquérir très vite.



Celui que les autres ne voient pas...


Il faut cependant rassurer le lecteur. À ce stade, l’affection reste bénigne. Le patient peut parfaitement mener une existence normale. Il peut posséder quelques tire-bouchons anciens sans que son entourage en soit véritablement affecté.

La prudence reste toutefois recommandée.
Car l’expérience montre que :
- l’exposition répétée à des objets intéressants, notamment dans les brocantes ou les collections d’autres amateurs, 
- la découverte sur les "spots de chasse" de concurrents arrivés avant eux,
- voire - pire encore - la manipulation trop fréquente de ces objets, 
peuvent accélérer sensiblement l’évolution de la pathologie.
Dans la plupart des cas observés, le passage au stade suivant survient avec l’apparition d’un phénomène linguistique particulier : de la même façon que les adolescents utilisent le langage SMS, le sujet commence à employer systématiquement un langage quasi codé et ignoré du plus grand nombre. Quelques exemples : vrille tordue, mèche lévogyre, chapeau de gendarme, cloche à piliers, bilame, pisseur...

Dans de rares cas, le sujet, déprimé devant l'ampleur de la tâche, cesse d'admirer le tire-bouchon pour frénétiquement l'utiliser.


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Indications thérapeutiques


Les observations accumulées permettent d’esquisser quelques mesures destinées aux sujets présentant les premiers symptômes.

La première consiste à détourner l’attention du patient par des activités de substitution. Certains praticiens recommandent par exemple de proposer au sujet l’étude d’autres objets techniques anciens : clés, cadenas, rabots, outils agricoles ou instruments de mesure.
Dans quelques cas isolés, cette méthode de diversion mécanique a permis d’éloigner temporairement l’intérêt du patient pour les dispositifs hélicoïdaux. 
On rapporte notamment le cas d’un amateur dont l’attention fut momentanément captée par une collection de vieux mètres pliants. L’effet thérapeutique ne dura cependant que jusqu’à la découverte, dans la même caisse d’outils, d’un tire-bouchon à double levier.

Une seconde mesure consiste à proposer au sujet une activité de substitution susceptible d’occuper ses dispositions naturelles d’observation et de classement. Certains thérapeutes suggèrent ainsi la photographie de brocante, la botanique appliquée aux talus ferroviaires ou encore la constitution d’un herbier de plantes communes.
Ces pratiques présentent l’avantage d’exercer les mêmes facultés d’attention et de patience que la chasse au tire-bouchon, tout en réduisant le risque d’acquisition impulsive.
Il convient toutefois de signaler que plusieurs patients ont profité de ces sorties botaniques pour explorer des greniers, dépendances ou remises agricoles, environnements dans lesquels la présence de tire-bouchons anciens reste statistiquement non négligeable.
Les résultats d'un tel traitement doivent donc être considérés avec prudence.

La troisième mesure, plus exigeante, consiste à persuader le patient de ne conserver qu’un seul tire-bouchon, choisi avec soin, et de renoncer à toute acquisition ultérieure.
Le principe repose sur une idée simple : si le sujet ne possède qu’un unique instrument d’extraction du bouchon, son intérêt pour les variantes mécaniques devrait progressivement s’atténuer.
Dans la pratique, cette thérapeutique s’avère difficile à appliquer. Les observations montrent en effet que le patient consacre alors une attention considérable à ce tire-bouchon unique ce qui l'amène à un interminable questionnement : il en examine longuement la vrille, le mécanisme, la fabrication... Il s’interroge bientôt sur les modèles comparables, puis sur ceux qui ont précédé ou suivi ce type particulier. Cette réflexion conduit presque inévitablement à la conclusion qu’un second exemplaire serait utile à titre de comparaison, ... quitte à le cacher au thérapeute.
Les archives de l’Institut signalent que cette prescription n’a, à ce jour, jamais été observée au-delà de quelques jours.
Dans un cas particulièrement remarquable, un sujet qui s’était engagé à ne conserver qu’un seul tire-bouchon finit par déclarer que la présence d’un second modèle était indispensable pour vérifier la bonne conservation du premier.
La thérapeutique dut alors être abandonnée.


En conclusion, il convient donc de reconnaître avec franchise que l’addiction hélixophile, une fois déclarée, ne connaît pas de véritable guérison.
Elle peut en revanche évoluer vers des formes remarquablement fécondes pour l’étude des instruments d’extraction du bouchon.
Et l’Institut d’Études Hélixophiles Appliquées ne saurait s’en plaindre.


Protocole de soins finalement retenu :


Après examen du cas présenté, l’Institut recommande au patient les mesures suivantes :
Examiner attentivement tout tire-bouchon rencontré dans son environnement naturel.
Comparer les mécanismes avec les modèles déjà observés.
Consigner les observations utiles dans un carnet ou tout autre document approprié.
Et, lorsque les circonstances l’exigent et que l’intérêt scientifique le justifie, procéder à l’acquisition de l’objet.
Cette prescription peut être renouvelée sans limitation de durée.


Signé :
Dr Armand Levrillé, médecin-observateur des débuts addictifs.

[Rapport transmis aux Archives de l’Institut d’Études Hélixophiles Appliquées
Sous la direction du Professeur Gérard Tirbien.
Comité scientifique : Levrillé – Labible – Tournette – Papier – Padvis – Turnwell.]


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Grâce au Professeur Tirbien, et avec l'accord des membres du Comité Scientifique que je remercie chaleureusement, j'espère pouvoir vous communiquer d'autres rapports sur l'évolution de cette addiction... commune.



M & IA



lundi 9 mars 2026

LES TIRE-BOUCHONS DE LA TOURNERIE PIAVOUX FRÈRES

 

Amis blogueurs, bonsoir !


Après celui consacré à la tournerie GROSFILLEX, voici un article consacré à celle de leurs voisins dans le village d'Arbent :

PIAVOUX ALFRED, puis PIAVOUX FRÈRES Manufacture de tournerie sur bois


Comme le précédent, cet article est le résultat d’un travail partenarial avec Bernard Devynck et Jo Garlet. Bernard a mis à notre disposition sa précieuse documentation et Jo a eu la chance de rencontrer à Arbent et de pouvoir interroger Annie Piavoux, descendante de la maison éponyme, et Monique Chenot, toutes deux anciennes salariées Grosfillex.



La manufacture a été créée en 1879 à Arbent (Ain) par Paul Alfred Piavoux (1851-1913). C'est chez lui que les frères Grosfillex seront ouvriers dans les années 20, avant de se mettre à leur compte.

Preuve de son succès, dès 1892, l’entreprise fait sa publicité dans l’Annuaire-almanach du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration ou almanach des 500 000 adresses de Paris, des départements et des pays étrangers :


Annuaire-almanach Firmin Didot et Bottin réunis 1892 (Gallica)


Selon un article du journal Le Progrès, publié le 25 octobre 2015, l’entreprise, créée « pour répondre aux demandes des colporteurs […] et pour donner du travail en hiver aux paysans et forestiers locaux », se développe considérablement.

L’en-tête des documents commerciaux d’Alfred Piavoux, illustré des gravures de deux usines hydrauliques et d’une usine électrique, le confirme :



 En-tête facture 1914 (Document Bernard Devynck)


Toujours selon Le Progrès, 
« Les ateliers implantés sur les rives du ruisseau Merdanson se sont servis du courant de l’eau avant de faire tourner une génératrice électrique au sein d’une microcentrale gratuite. […] En été, si l’eau était manquante, les ouvriers coupaient le bois, le stockaient et en hiver travaillaient dans les usines.
Leur rémunération était établie « aux pièces », Piavoux fournissant gratuitement l’énergie et le bois, les prix étant fixés article par article. Les coûts de revient étaient ainsi connus.
La compétitivité, tant recherchée actuellement, dépendait de l’adresse de chaque ouvrier.
Il y a eu jusqu’à 70 personnes employées en interne avec une centaine de sous-traitants à domicile. »

La tournerie est alors réputée pour ses fabrications de bobines, patères, boutons de porte, ustensiles de cuisine, maillets, poignées, manches d’outils…


Alfred Piavoux avait épousé Marie Alexandrine Victorine Piquet (1856-1932) en 1879. Le couple eut six enfants : Louis Charles Eugène (1884-1916), Clément (1886-1940), Noémie (1886-1961), Adèle (1890- ?), Raphaël (1893-1956) et Gaston (1896-1947).
Au décès d’Alfred Piavoux en 1913, Victorine, reprit la direction de la manufacture en association avec ses fils. 
Dès 1922 cependant, la raison sociale évolue. Les trois fils survivants (Louis Charles Eugène est mort à Verdun en 1916), Clément, Raphaël, et Gaston, reprennent à leur tour l’entreprise familiale, sous la raison sociale Piavoux Frères, nom conservé jusqu’en 1963.


La relève est ensuite assurée par deux petits-fils, Georges (1920-1999), fils de Clément, et Jean (1933-2015), fils de Gaston, lesquels doivent faire face à la concurrence active de Grosfillex, dont la croissance est portée par le développement de productions en matière plastique. Georges et Jean Piavoux étant opposés à l'utilisation du plastique, leur manufacture ne peut que décliner jusqu’à sa fermeture effective en 1990.


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Des tire-bouchons quand même !




Il pourrait s’agir du tire-bouchon publicitaire suivant, cependant il est difficile d’être complètement affirmatif, la mèche de celui-ci étant ronde et non tranchante :



L’identification est d’autant plus difficile que Jo Garlet a rapporté de sa visite à Arbent une photo de deux tire-bouchons assez différents, lesquels, selon Annie Piavoux et Monique Chenot, pourraient avoir été fabriqués par les tourneries Piavoux pour celui de gauche et Grosfillex pour celui de droite :



Document Jo Garlet



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Nous ne pourrons aller plus loin aujourd'hui...

Merci à Bernard Devynck et Jo Garlet pour ce travail collaboratif et merci à Mesdames Annie Piavoux et Monique Chenot pour leur témoignage et l’aide qu’elles nous ont ainsi apportée.



M



lundi 2 mars 2026

NETTOYER DES TIRE-BOUCHONS OXYDÉS PAR ÉLECTROLYSE



Amis blogueurs, bonjour !


Interrogé sur ma façon de nettoyer des tire-bouchons ou autres objets en fer oxydés, j'ai communiqué à quelques proches mon utilisation très empirique de l'électrolyse, inspirée de la méthode de Gérard, ami collectionneur de clés à molette. 
(Je l'ai vu ce matin et il m'a proposé quelques précisions que j'ai ajouté dans ce texte mis à jour).

Comment je fais ???


Evidemment, il faut pouvoir utiliser un bac à électrolyse et le plus simple est peut-être d'en fabriquer un.

Les images qui suivent sont celles de mon bac à électrolyse : il a beaucoup servi et son état s'en ressent : la rouille l'a "légèrement" coloré !
Pour la circonstance, je l’ai vidé, notamment de cette rouille qui s'accumulait au fond ; je l'ai démonté, nettoyé (inox brossé particulièrement) et ai essayé de montrer les étapes de sa fabrication avant sa remise en service. Chacun pourra s'inspirer à sa guise de ce petit tutoriel.

Voici le matériel nécessaire pour en fabriquer un :
- un bidon plastique grande taille (le mien est un bidon de 20 litres), avec orifice près d’une face (pas centré) et bouchage hermétique,
- une électrode en acier inoxydable,
- un panier plastique genre range-couverts,
- un chargeur de batterie, 6V-12V,
- 3 ou 4 pinces crocodile reliées au chargeur de batterie.

Fabrication :
- La face du bidon la plus proche de l’orifice doit être découpée pour obtenir un bac de la plus grande contenance possible.
- Le bouchon doit être remis en place, en s’assurant qu’il ferme bien.
- Le bac est posé à l’horizontale, bouchon dans la partie supérieure.

 


Ici : mon bac, l’électrode inox et la grille plastique


- Il faut découper une tôle d’inox (ou autre objet en inox) et l’adapter au fond du bac : mieux l’anode ainsi fabriquée épouse la forme, et mieux c'est. 
- On relie l’anode inox au chargeur de batterie en veillant à ce que la partie qui sera immergée dans le liquide soit bien isolée électriquement (tige métallique filetée, dépassant de 2cm et protégée par un manchon isolant, avec écrou et contre-écrou).
- On adapte la grille plastique (range-couvert, grille de peintre…) aux dimensions du bac. L'objectif est d’éviter le contact entre les objets à nettoyer et l’anode inox. Il faut prévoir une découpe pour permettre le passage de la liaison électrode-chargeur. La grille plastique est ensuite suspendue aux bords du bac par des crochets en "S" bricolés. 

 

Anode en place, liaison électrique protégée établie avec le chargeur



Grille plastique en place, suspendue par 4 crochets


- Anode (inox) et cathode (pinces crocodile) sont reliées aux deux bornes du chargeur de batterie.
- On remplit le bac d’eau.
- On introduit les objets à nettoyer en les reliant aux pinces crocodile. On peut aussi en ajouter en veillant à ce qu’ils soient en contact les uns avec les autres, reliés par un fil de cuivre par exemple, et bien immergés.



Ici une doloire, fortement oxydée


- On ajoute des cristaux de soude (j’utilise la lessive... Saint-Marc, forcément !) : 5 cuillers à soupe ou une tasse (15 à 20 cl) pour commencer. J’en ajoute 3-4 cuillers à soupe les fois suivantes, la solution devant rester savonneuse ou onctueuse au toucher. L'expérience permet de mieux ajuster un dosage adéquat, sans excès.

 

Addition de cristaux de soude


- Tout étant branché, on observe pendant quelques instants pour vérifier le bon fonctionnement : des bulles doivent commencer à apparaître à la surface, signe que l’électrolyse a commencé.

 

Premières bulles


- Je lance généralement l’opération en fin d’après-midi, chargeur réglé sur 6V et 1A, et arrête le processus 12 à 24 heures après pour en apprécier le résultat. réglé sur 6V et 1A. Le temps nécessaire est fonction de la teneur en carbone du métal ainsi que des composants (chrome ou nickel par exemple).
Si l’oxydation était prononcée, il faut alors sécher les objets, puis les passer à la brosse tournante.



Et finalement, la doloire a de l'allure !


- La finition se fait par polissage et lubrification des mécanismes.


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Peut-être utilisez-vous une meilleure méthode ? N'hésitez pas à nous la proposer.
Je présenterai prochainement un exemple de nettoyage d'un tire-bouchon.



M

mardi 24 février 2026

LES TIRE-BOUCHONS DE LA TOURNERIE GROSFILLEX FRÈRES


Amis blogueurs, bonjour !


Il est un type de fabriques dont nous ne parlons pas souvent, alors qu'elles ont pourtant produit massivement des tire-bouchons parmi d'innombrables autres objets, tels que jouets, pipes, ustensiles de cuisine, accessoires d'outils..., ce sont les tourneries sur corne et/ou sur bois de l'Ain et du Jura.
Cet article est le résultat d’un travail partenarial avec Bernard Devynck et Jo Garlet. Bernard a mis à notre disposition sa précieuse documentation et Jo a eu la chance de rencontrer et interroger Annie Piavoux, descendante de la maison éponyme et Monique Chenot, toutes deux anciennes salariées Grosfillex.



Tournerie sur corne et bois.
Musée de la tournerie de Lavans-lès-Saint-Claude (Jura)



Nous évoquerons aujourd'hui :

La tournerie GROSFILLEX FRÈRES à ARBENT


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Les Frères Grosfillex, spécialistes de la chasse aux ours ?


J’avais cru un instant les avoir retrouvés au début de mes recherches...
Selon les journaux de l’époque, Joseph Grosfillex (1806-1863) et ses frères étaient des spécialistes de la chasse à l'ours. Joseph aurait tué dans sa longue carrière de chasseur une cinquantaine d'ours à lui seul. 
Oui, sauf que c’était à Gex, et non à Arbent où allait être créée la tournerie Grosfillex !


En réalité :

1927 : trois frères, Auguste, François et Jean Grosfillex, fils d’agriculteurs, ouvriers dans la tournerie Piavoux, se mettent à leur compte et créent leur propre tournerie de bois à Arbent, dans la banlieue nord de l’agglomération d’Oyonnax (Ain).
- Joseph Alexandre Auguste Grosfillex (1896-1944) sera arrêté et fusillé par les occupants allemands en 1944 : son acte de décès porte la mention « Mort pour la France ».
- Son cadet, Eugène François Grosfillex (1901-1948), ne lui survivra que quatre ans.
- Le benjamin, Jean Joseph Grosfillex (1909-1991), aura une vie sensiblement plus longue, même si elle se terminera par un accident. 




Années 30 : les salariés de la tournerie des frères Grosfillex, 
dite tournerie du Champ de Foire à Arbent (Document Jo Garlet).


Leur "Fabrique de Tournerie Bois et Buis" a pour raison sociale : Grosfillex Frères à Arbent.



Le logo de Grosfillex Frères


La tournerie utilise le buis et de nombreuses autres essences de bois, mais aussi la galalithe ou "pierre de lait".
Ce sont des pinces à linge, des brosses, des coquetiers, des jouets (jeux de comptoir, bilboquets, yo-yo…), des boutons de tiroir ou encore des manches d’outils qui font connaitre l’entreprise Grosfillex Frères.



Les Echos 26 novembre 1937



Annuaire de la Quincaillerie et  des métaux Grosfillex 1938


Dès les débuts, la croissance est forte et le management de l’entreprise est apprécié pour son dynamisme.



1936 : enterrement de la semaine de 48 heures  
(https://www.grosfillex-expert.com)

 
Après la guerre et le décès de ses frères, Jean Grosfillex fera prendre à l’entreprise familiale le tournant de la résine de synthèse ou PVC.
Pour l’anecdote, c’est Raymond, le fils de François Grosfillex, formé à l’Ecole Nationale du Plastique créée à Oyonnax en 1932, qui obtint de son oncle Jean une place dans la tournerie pour s’y essayer à la fabrication d’objets en plastique.
La réponse de Jean, dit le tonton, ne se fit pas attendre, du style : « amuse-toi bien » ou « si cela t’amuse »


Jean et Raymond Grosfillex déposeront les premiers brevets à partir de 1954, dont l’un des plus connus est le brevet FR1090688 du 01.04.1955 pour un bac à plantes, incluant pot et soucoupe (réserve d’eau). 



Jardinière à roulettes Grosfillex en plastique orange - années 1970


De nombreux autres brevets suivront, pour des éléments de mobilier (chaises, fauteuils, tables, éléments mobiliers en tous genres) et menuiseries industrielles, produits dans les deux usines de la « Plastic Valley » de l’Ain, à Oyonnax-Arbent et Montréal-la-Cluse, vingt kilomètres plus au sud.



Publicité Grosfillex
Magazine "Elle", 3 octobre 1955



Chaises Grosfillex, fabrication actuelle
(Site de l’entreprise)


A l’aube des années 2000, l’entreprise, leader des menuiseries extérieures, est présente dans 80 pays, avec cinq sites de production en France, aux États-Unis et au Brésil, et compte 1200 salariés dont 550 en France.


Mais après le décès de Raymond Grosfillex, la famille décide de mettre en vente l’entreprise. 98 ans après sa fondation, elle est cédée au fonds de retournement EIM Capital en date du 1er décembre 2025.


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Les tire-bouchons Grosfillex


On ne connait que deux modèles, visibles sur la publicité suivante reprise dans  la revue du CFTB, L'Extracteur N° 47 de décembre 2006 :
- un tire-bouchon en « T », manche tonneau,
- un tire-bouchon en buis à cloche et hélice.



Publicité Grosfillex 1948
(Cahier L'Extracteur N° 47 de décembre 2006)


Le tire-bouchon tonneau semble bien anonyme. 
Le modèle à cloche et hélice est plus caractéristique, mais nous ne l'avons quand même pas retrouvé et devrons nous contenter de reprendre l'illustration parue dans un autre numéro de L'Extracteur :



Cahier de L'Extracteur N° 55 de décembre 2008 (pages 5 et 12)


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Peut-être possédez-vous ce tire-bouchon Grosfillex ? Je serais heureux d'inclure dans cet article les photos que vous voudriez bien m'adresser.

Et puis, il y eut l'appel de Tomás... et voici des photos de son tire-bouchon Grosfillex :



On notera la mèche archimédienne...


Merci beaucoup Tomás !



M



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