samedi 7 novembre 2026

SAMUEL HENSHALL : PREMIER BREVET POUR UN TIRE-BOUCHON

 
Amis blogueurs, bonjour !


Nous connaissons tous Samuel Henshall, ce révérend anglais auquel fut accordé, le 24 août 1795, le premier brevet britannique concernant un tire-bouchon... un tire-bouchon que je ne possède toujours pas !
Nous connaissons surtout l'invention revendiquée par Samuel Henshall : un arrêtoir en forme de disque métallique placé entre la tige et la mèche du tire-bouchon, dispositif auquel son nom est resté attaché, et que l'on retrouve sur nombre de tire-bouchons anglais du XIXe siècle.

Ce que l’on sait moins, c’est que la paternité de cette invention est quelque peu discutée ; et aussi que notre révérend a connu des difficultés financières avec Matthew Boulton, l’industriel chargé de fabriquer son invention, et également avec d'autres créanciers.

Plus étonnant, Samuel Henshall aurait été inhumé avec ses derniers tire-bouchons : l'affaire vaut bien qu'on s'y arrête !

 
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Samuel Henshall, ecclésiastique et érudit


Samuel Henshall nait en 1764. Il obtient son Bachelor of Arts en 1786 puis son Master of Arts en 1789, avant d’entrer dans les ordres.
Il se targue d'érudition et s’intéresse aux langues anciennes (anglo-saxon) et à l’étymologie. Ses publications sur ces sujets suscitent des critiques, parfois sévères. En 1802, il devient recteur de l’église St Mary-le-Bow, à Londres, fonction qu’il conservera jusqu’à sa mort.


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Le brevet du 24 août 1795


Le brevet britannique n° 2061 est accordé à Samuel Henshall le 24 août 1795. 
Il ne s’agit pas de l’invention du tire-bouchon lui-même, déjà connu depuis un siècle, mais d’un perfectionnement du modèle simple dit en "T".
Henshall place entre la tige et la mèche un disque métallique, légèrement bombé sur sa face supérieure. Cet arrêtoir, dit bouton, limite la pénétration de la mèche dans le bouchon et permet, par rotation, de contribuer à rompre l’adhérence du liège avec le goulot.
Les exemplaires anciens portent notamment les inscriptions "OBSTANDO PROMOVES" et "SOHO PATENT". La première est une devise latine que l’on peut traduire par "C’est en résistant que l’on progresse" ; la seconde renvoie à la manufacture de Soho.



Tire-bouchon Henshall - 
Collection José Barella, photo Joseph C. Paradi
(Illustration reprise dans "Le tire-bouchon aux XVIIe et XVIIIe siècles")



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Matthew Boulton et la manufacture de Soho


Pour fabriquer son tire-bouchon, Henshall s’adresse à Matthew Boulton (1728-1809), l’un des grands industriels anglais de son époque. Boulton dirige la manufacture de Soho, près de Birmingham, et travaille également avec James Watt au développement des machines à vapeur.
En mai 1795, Henshall entre en relation avec lui et séjourne à Birmingham pour mettre au point son invention. Les relations entre les deux hommes se compliquent cependant pour des questions d’argent.
Selon une notice historique consacrée à Henshall, un conseiller juridique de Boulton aurait écrit en 1795 : "I doubt I shall not so easily extract £50 from the Parson, as he would a Cork from a Bottle."
Soit : "Je doute de pouvoir extraire aussi facilement 50 livres du révérend qu’il n’extrait un bouchon d’une bouteille."
Je n’ai pas retrouvé la lettre originale, ni le nom de son auteur. Mais les difficultés financières de Henshall ne s'arrêtent pas là : dans les cinq années suivantes, il sera poursuivi à trois reprises pour des dettes impayées, la plus importante, d'environ 420 livres sterling, concernant un brasseur !
Ces difficultés sont évoquées dans plusieurs notices biographiques ; on ignore dans quelle mesure elles pouvaient être liées à la fabrication ou à la commercialisation de ses tire-bouchons. Elles ne permettent donc pas, à elles seules, de mesurer le succès commercial de ses tire-bouchons.


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Une invention contestée


L’originalité du brevet de Henshall a été contestée. Bert Giulian, dans "Corkscrews of the Eighteenth Century" (p. 158-159), rappelle qu’en 1829 Robert Stuart attribuait l’invention du bouton à une certaine Miss O’Rourke. Stuart accusait un piratical screwmaker de s’en être approprié l’idée après la mort de cette femme.
Bert Giulian précise que Watney et Babbidge (1987, p. 47) ont identifié ce fabricant comme étant Samuel Henshall. Il cite aussi G. Bernard Hughes (1960, p. 500), selon lequel l’invention du bouton était attribuée à Miss O’Rourke dans les années 1780. Il s’agit toutefois d’attributions rapportées a posteriori : nous n'accédons pas à un document contemporain permettant d’identifier cette Miss O’Rourke.
Bert Giulian compare également le Henshall au Coaxer de Thomas Read, coutelier de Dublin. Les constructions sont très proches : la face inférieure du bouton est concave sur les exemplaires Read, comme sur le Henshall, et le fonctionnement est identique. Les différences concernent surtout la forme et la fixation de la tige à la poignée.
Henshall reconnaissait d’ailleurs dans son brevet que son instrument, dans sa forme générale, ressemblait à un tire-bouchon déjà connu, tout en revendiquant des différences essentielles. 
Miss O'Rourke ou Thomas Read : la question de l’antériorité du bouton reste ouverte.


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Des tire-bouchons dans la sépulture ?


Samuel Henshall meurt en novembre 1807, à environ 42 ans. Il est inhumé dans le chœur de l’église londonienne St Mary-le-Bow, dont il était recteur. Il ne s’agit donc pas d’une tombe dans un cimetière, mais d’une sépulture située sous le dallage de l’église.
Selon une tradition reprise dans plusieurs publications, le stock de tire-bouchons invendus aurait été inhumé avec lui. La formulation employée dans une notice consacrée à Henshall est prudente : "It is said that the remaining stock of corkscrews was buried with Henshall in the chancel of Bow Church."
Je n’ai pas trouvé de témoignage contemporain de l’inhumation confirmant cette histoire. Si elle est exacte, les objets déposés avec lui devaient naturellement correspondre aux modèles fabriqués selon son brevet de 1795.



Henshall inhumé dans l’église de Bow, entouré de ses tire-bouchons ? 
(Illustration de fiction).


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L’hommage des collectionneurs


Le 24 août 2009, 214 ans après la délivrance du brevet, des membres de l’International Correspondence of Corkscrew Addicts (ICCA) se sont réunis à Bow pour rendre hommage à Henshall. Une plaque commémorative a été dévoilée à cette occasion. Le Virtual Corkscrew Museum a publié un compte rendu de la cérémonie.



Plaque commémorative ICCA, Eglise  Bow.
(The Virtual Corkscrew Museum's Weekly Newspaper)



Deux siècles après sa mort, notre révérend réunissait donc encore des amateurs de tire-bouchons dans son église.

Ont-ils été tentés de vérifier la légende ? 
Je ne sais pas, mais les hélixophiles - c'est bien connu - n'ont pas l'esprit de lucre, ce sont des gens de raison : aucun collectionneur n'aurait pu imaginer de profaner la tombe !


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Pour terminer


Le brevet de 1795 et les relations de Henshall avec la manufacture de Soho sont documentés. 
Si Henshall n'est pas l'inventeur, il restera dans l'histoire comme le premier à jamais pour avoir obtenu un brevet pour un tire-bouchon !

Quant aux tire-bouchons qui auraient accompagné Henshall dans sa sépulture, je n’ai pas trouvé de preuve permettant de confirmer cette tradition.
Peut-être l’un de nos amis collectionneurs britanniques pourra-t-il nous en apprendre davantage ?



M


Sources et références
• Samuel Henshall, brevet britannique n° 2061, 24 août 1795.
• Bert Giulian, Corkscrews of the Eighteenth Century, p. 158-159.
• Robert Stuart (1829), cité par Giulian, p. 159 ; Watney et Babbidge (1987), p. 47 ; G. Bernard Hughes (1960), p. 500.
• Virtual Corkscrew Museum, The Weekly Screw, 24 août 2009 : https://www.bullworks.net/daily/20090824.htm
• UK Intellectual Property Office, « Uncorking innovation », 27 mars 2025 : https://ipo.blog.gov.uk/2025/03/27/uncorking-innovation/

dimanche 1 novembre 2026

UNE BOUTEILLE NORMANDE VENUE DU XVIIIe SIECLE

 

Amis blogueurs, bonjour !


Pas de tire-bouchon aujourd'hui ! 
Je vous l'annonçais dans mon précédent article


J'ai chiné une belle bouteille ancienne il y a quelques jours aux Puces du Touquet - Paris Plage, au cœur du marché couvert, magnifique bâtiment classé.



Les Puces du Marché couvert


Elles étaient deux bouteilles de verre noir à s'ennuyer dans un coin, mais seule la plus grande m'attirait : 



Oubliées dans un coin...




L'héroïne du jour


Elle arborait fièrement sa double cordeline, comme un diadème de diamants. Le vendeur ignorait tout d'elle et me la céda pour un prix modeste, presque surpris de mon intérêt. Il m'aurait volontiers fait un prix pour les deux, mais l'autre était une bourguignonne beaucoup plus tardive.


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Identification.


L'allure générale est celle d'une bouteille normande en "pot de fleur" ou tronconique inversée, avec un col presque aussi haut que le corps. 
Le verre de couleur olive très foncée, dit aussi verre noir, est le signe d'une fabrication à la houille. Et quelques bulles ou défauts montrent - si besoin était - que la bouteille a été soufflée à la bouche. Aucune couture verticale de moule n'est visible : le corps a probablement été formé dans un moule de fond.
La double cordeline résulte de l'application à chaud de deux cordons de verre très irréguliers. 



Une double cordeline


Le fond porte une cicatrice annulaire d’arrachement, témoignant de l'utilisation d’un pontil en verre cylindrique creux, technique habituelle au XVIIIe siècle.
Le pontil conserve la partie en verre noir demeurée sur la canne de soufflage (haut du goulot) après détachage de la bouteille précédemment soufflée et étirée. Ce reste de verre noir est réchauffé à la gueule du four puis pressé dans le fond de la bouteille en cours de fabrication pour assurer contenance et stabilité, avant d'être cassé.



Les traces de pontil


Il me faut encore vous donner les mensurations de notre bouteille :
Hauteur : 310 mm, dont corps : 160 mm.
Diamètre de base : 87 mm, diamètre maximal : 97 mm.
Ouverture intérieure du goulot : 17 mm.
Masse à vide : 900 g.
Masse emplie d'eau : 1920 g.
Contenance estimée : 1 020 ml, niveau à 40 mm sous le bord.
Capacité à ras bord : environ 1 030 ml.


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Datation, attribution et usage


Il est difficile - pour ne pas dire impossible - de trouver des modèles identiques pour ces bouteilles anciennes fabriquées artisanalement. Mais deux références peuvent ici nous aider.


La première concerne les fouilles du camp napoléonien d'Etaples, à quelques kilomètres du Touquet :

Une étude intéressante a porté sur les fouilles d'un camp napoléonien à Etaples (1803–1805). L'article de Stéphane Palaude, docteur en histoire de l’Université de Lille III, et Frédéric Lemaire, archéologue des conflits, paru dans le Bulletin de l' AFAV (Association Française pour l’Archéologie du Verre), conduit à voir des analogies techniques avec ces bouteilles du camp d’Étaples, extension du camp de Boulogne. 
"En ce qui concerne les bouteilles, il se pourrait très fortement qu’elles proviennent des verreries d’Hardinghen, transférées alors sur le territoire limitrophe de Réty (Pas-de-Calais), à une cinquantaine de kilomètres au nord d’Étaples."



Le mobilier en verre d’un camp de l’armée d’invasion de Napoléon Ier
(Bulletin AFAV 2016).


Les importantes verreries citées, d’Hardinghen et de Réty (Pas-de-Calais), méritent à elles seules une étude. Installées sur les fosses à houille depuis 1720 par les gentilshommes verriers Desandrouins, elles "emploient journellement plusieurs vaisseaux du port de Calais pour le transport des bouteilles jusqu’à La Rochelle, Bordeaux, Nantes, Lorient. Ces quatre grandes villes nous rapprochent directement du commerce maritime à destination des îles et des Amériques."


La seconde référence est le livre Antiques Glass Bottles :

La plus grande similitude est en fait celle de la bouteille normande, dite "Calvados bottle", reproduite par Willy Van den Bossche, Ingénieur de recherche sur le verre ancien et auteur du monumental ouvrage Antiques Glass Bottles. Cette "Calvados bottle" (cf. page 198, planche 146, n° 1), datée vers 1770–1800, est présentée comme une bouteille à calvados et à cidre.

Voici les mesures indiquées par l'auteur :
Hauteur : 340 mm.
Contenance : 960 ml.
Masse : 930 g.

Willy Van den Bossche note la cicatrice de pontil en verre ("blowpipe pontil"). Pour lui, la double cordeline est nécessaire pour ficeler le bouchon sous pression d'une bouteille destinée à contenir du cidre et/ou du calvados.

Cette bouteille et la mienne présentent la même silhouette générale, une masse presque identique, une double cordeline et des traces de pontil de canne en verre. 
Leur contenance voisine d’un litre ne prouve pas une fabrication selon le système métrique.



"A gauche : Calvados bottle"
Antiques Glass Bottles de Willy Van den Bossche


Ces comparaisons confirment l’hypothèse : 
notre bouteille est une bouteille normande, datable de la fin du XVIIIe siècle, et destinée à contenir du cidre ou du calvados.

La mise en parallèle avec deux bouteilles de calvados qui n'en finissent pas de vieillir chez moi renforce la conviction. Globalement, la silhouette en pot de fleur est restée la même :



Trois "pots de fleurs"...


Et je trouve que ma très vieille bouteille de calvados Père Magloire, au centre, soutient la comparaison !

Retenons que la bouteille achetée au Touquet ne s'est guère éloignée de son lieu de fabrication, mais a su patienter plus de deux siècles avant de venir jusqu'à nous.


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Une bouteille vide, sans message, et même pas jetée à la mer, mais qui nous a fait faire un beau voyage... dans le temps !



M


Références bibliographiques :
- Stéphane Palaude et Frédéric Lemaire, « Le mobilier en verre d’un camp de l’armée d’invasion de Napoléon Ier », Bulletin de l’AFAV, 2016, p. 108–111.
- Stéphane Palaude, "Les verreries en bouteilles d’Hardinghen et de Réty (Pas-de-Calais). Une production du XVIIIe siècle au long cours.", Bulletin de l’AFAV, 2016, p. 104-107.
- Willy Van den Bossche, Antique Glass Bottles, p. 198, pl. 146, n° 1.



dimanche 25 octobre 2026

L'ÉNIGME DU NOYÉ AU "TIRBOUCHON" - SUITE ET FIN - 3. LA VICTIME INCONNUE

 

Amis blogueurs, bonsoir !


Voici le troisième et dernier article consacré à L'énigme du noyé au "tirbouchon".
Les liens ci-après vous permettent de retrouver les deux premiers articles :



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3. LA VICTIME INCONNUE



L'homme, tiré hors de l'eau par le Chevalier de Caligny, puis transporté au corps-de-garde de Luc, est mort sans reprendre connaissance. 
Il a rapidement été fouillé et, selon le témoignage des paysans garde-côtes présents : "On ne lui a point trouvé d’argent ; il avoit dans ses poches un mouchoir, une tabatière, une clef & un tirbouchon." 
Pas de papiers non plus donc, mais un chapelet lequel ne sera évoqué que lors de l'inhumation.


Un pèlerin ?


Selon les articles de presse, "cet homme inconnu, et qui étant sans doute venu en pèlerinage à la Délivrande, avoit été curieux de voir la mer..."

[Concernant le pèlerinage de la Délivrande :
La chapelle de la Délivrande, à quatre lieues de Caen et seulement à une petite lieue de Luc et de la mer, était le premier lieu de dévotion de Normandie, voire du royaume : la miraculeuse statue de la Vierge Noire y attirait depuis des siècles croyants et personnalités soucieuses de descendance.]

A cette époque, le pèlerinage se limitait à la chapelle Notre-Dame, entourée du hameau de La Délivrande, hameau dépendant alors de la commune de Luc. 
La démarche d'un croyant venant invoquer la Vierge était donc une pratique fréquente au XVIII° siècle et il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il y ajoute une excursion à pied jusqu'à la mer proche.
Un chemin empierré, malgré les fondrières, prolongeait jusqu'à la mer le chemin des pèlerins, itinéraire obligé pour les voitures venant de Caen jusqu'au terminus de la Délivrande.

Sur ce point, la version publiée par la presse est solide : c'est en effet au bout de ce chemin que l'homme tomba à la mer et se noya.


Le "noyé au tirbouchon" était un homme de qualité...


On l'a vu, les articles des "Petites Affiches", puis de la Gazette, tiennent plus de l'éloge du sauveteur que de l'analyse journalistique. C'est que dans cet esprit, la qualité de la victime ne peut que rejaillir sur celle du sauveteur :
"Cet homme inconnu, & qui étant sans doute venu en pèlerinage à la Délivrande avoit été curieux de voir la mer, pouvoit être âgé de 60 ans, taille de cinq pieds quatre pouces, chauve, le reste des cheveux & les sourcils gris, les yeux bleus & fendus, le nez aquilin, la bouche un peu fendue, ayant un chapeau, une perruque ronde et noire, une rodingote de pluche grise, une veste de drap gris d’épine, boutons unis, une culote de panne noire ciselée, doublée de peau, des bas de laine gris bleu mêlés, des souliers fins avec des boucles de pincebeck, une bonne chemise avec des manchettes d’une petite dentelle large d’un demi pouce, & des boutons de manche de pincebeck."

L'inconnu est décrit comme âgé d'une soixantaine d'années, mesurant 5 pieds quatre pouces, soit environ 1,73 m, ce qui était plutôt grand pour l'époque.
Yeux bleus, nez fin et courbé, il est chauve hormis quelques poils gris et porte un chapeau et une perruque ronde et noire.
La présence du chapeau étonne chez un noyé : il fallait bien qu'il l'ait conservé sur la tête ; à défaut, on imagine mal le Chevalier, tout occupé à ramener l'homme et à essayer de le sauver, se préoccuper aussi de son chapeau ?

Homme de qualité, citadin à n'en pas douter, il était vêtu à la mode de son temps :  perruque et chapeau, redingote, veste, chemise de dentelle, culotte, bas, souliers à boucle.



Chapeau, redingote, chemise de dentelle, culotte, bas, souliers à boucles...
Une tenue typique de la mode sous Louis XV.


Les couleurs portées forment un camaïeu de blanc, de gris et de noir, sans effet tapageur. 
Les vêtements sont de bonne qualité, "pluche" et "panne" correspondant à des tissus de type velours brillant. Il en va de même pour sa "bonne chemise avec des manchettes d'une petite dentelle large d'un demi-pouce".
Boutons de manchette et boucles de chaussures sont en "pincebeck" : ce nom étonnant est celui, à peine déformé, d'un horloger anglais, Christopher Pinchbeck, inventeur d'un alliage de zinc et de cuivre portant son nom, le "pinchbeck"... un alliage doré donc. 
L'homme portait "une culotte de panne noire ciselée, doublée de peau". C'est là un vêtement de qualité, renforcé et adapté aux voyages à cheval ou en carrosse : l'homme n'était pas venu à pied.
La tenue est celle d'un bourgeois citadin.


"Il a été inhumé le 8 à Luc."


Les articles de presse indiquaient que l'homme avait été enterré le 08 à Luc. 
L'état-civil était alors tenu par les prêtres : c'est donc dans le registre paroissial que je devais chercher. Mon espoir était que peut-être j'y trouverais quelque mention ajoutée ultérieurement et donnant l'identité de la victime ?
De fait, le registre paroissial de Luc, retrouvé sur le site des archives départementales du Calvados, garde la trace de ces obsèques : 

 

Registre paroissial de Luc, 8 octobre 1768.


"Le huit octobre a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse un homme inconnu qu'on a trouvé mort ayant sur lui un chapelet, vêtu d'une redingote blanche, âgé d'environ soixante ans, haut d'environ cinq pieds, de poils blancs, en présence de Louis Le Marchand et de Jacques Le Moulinier qui ont signé." 

Deux jours après la noyade, l'homme non identifié avait donc été inhumé : un tel délai est habituel, mais confirme l'impression d'une enquête sommaire !
Et, on le voit, rien dans cet acte n'est de nature à faciliter une identification. 
Trois éléments diffèrent cependant entre articles de presse et acte de décès : la taille de l'homme, la couleur de la redingote et la présence d'un chapelet.
Quant à la taille, il s'agit dans les deux cas de simples estimations.
La redingote grise est devenue blanche... peut-être parce que mouillée elle avait semblé grise et qu'elle a séché depuis ?
Le chapelet, dont l'homme est dit porteur, ne figurait pas dans la liste des objets trouvés dans ses poches : il renforce pourtant l'hypothèse du pèlerinage.

Enfin, il n'y a pas de mention rectificative de l'acte a posteriori, susceptible de nous donner une identité. 
Pour l'état-civil, la victime est et restera inconnue.


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Des objets personnels  anonymes


Les témoins du décès avaient présenté à Pierre Paul Le Marchant de Caligny, seigneur des lieux, les objets prélevés dans les poches du noyé.
C'est ce qui lui permettra d'indiquer dans les articles de presse la présence des quatre objets, dont notre "tirbouchon".
Mais ces objets étaient-ils au complet ? 
Le chapelet au moins semble avoir échappé à la fouille ou avoir été négligé.

Cet inconnu, au demeurant voyageur de qualité, aurait été trouvé sans argent, avec seulement quatre objets personnels, listés mais non décrits.
Cet inventaire indique "en creux" que l'homme n'était pas – ou plus - porteur de documents susceptibles de permettre son identification.
Cette absence de documents d'identité ouvre la voie aux conjectures : l'homme en disposait forcément pour voyager ? Les avait-il laissés dans sa chambre d'auberge ? Les avait-il perdus ? 
L'absence d'argent est plus surprenante : le noyé a conservé son chapeau, mais pas sa bourse !
Au XVIIIe siècle comme à notre époque, il était impossible de voyager sans disposer d'une somme confortable. Et les paiements se faisaient en espèces sonnantes et trébuchantes. L'homme aurait donc dû porter une bourse. Se l'était-il fait voler ? avant ou après sa noyade ?
La présence du mouchoir n'est pas négligeable. Elle confirme le statut social d'un homme distingué. Depuis le XVIIe siècle en effet, le mouchoir est un accessoire vestimentaire et participe de l'apparence de l'honnête homme.
Il en va de même concernant la tabatière : priser son tabac, un tabac fortement taxé sous le règne de Louis XV, n'est à la mode que dans les catégories sociales supérieures.
La présence de la clef, enfin, intrigue : peut-être s'agissait-il d'une clef de porte ? la porte d'une chambre d'auberge ? à moins qu'il ne s'agisse d'une clef de coffre où auraient été serrés son argent et ses papiers ?
Quant au "tirbouchon"...


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Le "tirbouchon"


Nous sommes en 1768. 
A cette époque, et même dans les provinces productrices, le vin bouché n'est présent qu'en ville et seulement dans les grandes maisons. Ailleurs, et notamment dans les tavernes dites "à pinte et à pot", le vin est tiré au tonneau et servi à la cruche. 



Taverne à pinte et à pot - XVIIIe siècle..
(Image générée par IA)


L'usage du tire-bouchon inventé un siècle plus tôt s'est logiquement répandu, mais uniquement dans les classes aisées consommatrices. Chaque tire-bouchon est pour son propriétaire, un objet personnel de valeur, symbole de statut social. On l'emporte habituellement avec soi et la fabrication en tient compte : les tire-bouchons de poche des premières décennies sont le plus souvent constitués d'un anneau et d'une mèche vissée dans un étui de protection de belle qualité.



Le tire-bouchon au XVIIIe siècle, objet nomade des plus aisés.
Détails du tableau de Hogarth, 1732-1733 : 
le négociant et l'ecclésiastique portent leur tire-bouchon au doigt.



Nous sommes en 1768, nous l'avons dit, mais en Normandie. 
Un pays de cidre et non de vin, et l'utilisation d'un tire-bouchon n'est pas nécessaire pour ouvrir une bouteille de cidre. La présence du "tirbouchon" est donc plutôt incongrue en campagne.
C'est d'ailleurs peut-être la rareté de l'objet dans cette région qui explique qu'il ait été orthographié "tirbouchon" dans les articles de presse... alors que cinquante ans plus tôt, en 1718, l'Académie Française avait déjà consacré la graphie que nous utilisons aujourd'hui encore : "tire-bouchon".

Le "tirbouchon" de l'homme nous renseigne sur sa condition et interpelle quant à sa présence sur la côte normande : c'est un bourgeois citadin, venu d'un lieu – proche ou lointain - où la consommation régulière de vin bouché justifie l'usage d'un tire-bouchon et sa présence en poche.
Et c'est ce bourgeois qui marchait le 06 octobre 1768 sur le chemin de Luc, un chemin bordé de cultures maraichères. 
Un personnage aussi inhabituel devait détonner dans le paysage rural !


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Quid de l'enquête d'identification ?


C'est à Pierre Paul Le Marchant de Caligny, seigneur des lieux, que revenait le droit de justice et donc le devoir d'engager une enquête sur cet homme venu mourir chez lui, par suicide, meurtre ou accident.

Que pouvait-il donc commander à sa propre police ?
- Procéder à un interrogatoire serré des paysans garde-côtes présents dans le corps-de garde, à la recherche de versions différentes.
- Rechercher d'éventuels témoins sur le chemin menant de La Délivrande à la mer : le chemin traversait une zone maraichère où les familles paysannes devaient s'activer nombreuses dans la lumière d'un jeudi après-midi d'octobre.
- Repérer à la Délivrande la taverne où notre homme pouvait avoir déjeuné.



Pèlerinage de la Délivrande : 
au fond, à gauche, arrivée d'une diligence ; 
derrière la chapelle, vers la droite, la route qui va vers Luc
 (Revue Patrimoine de Luc, n° 31, page 12 - été 2017). 


- Retrouver trace du carrosse (ou du cheval) l'ayant conduit jusque-là.
- Rechercher, entre La Délivrande et Caen, l'auberge où il avait pu dormir... la clef aurait pu y ouvrir une chambre ou un coffre et donner accès à quelque passeport.
L'enquête ne devait pas être trop ardue : les moyens de transport et les lieux d'hébergement n'étaient alors pas bien nombreux.

Dans son roman "Bouvard et Pécuchet", inspiré de ses voyages entre Caen et Falaise, Gustave Flaubert nous décrit La Délivrande vers 1850 :
Ses héros "louèrent un vieux cabriolet, qui, après douze heures de route, les déposa devant l'auberge.
Ils eurent une chambre à deux lits, avec deux commodes supportant deux pots à l'eau dans des petites cuvettes ovales, et l'hôtelier leur apprit que c'était "la chambre des capucins" sous la Terreur. On y avait caché la dame de la Délivrande [la statue de la Vierge Noire] avec tant de précaution que les bons Pères y disaient la messe clandestinement."

Retrouver la trace du passage de notre homme relevait de la simple enquête de police... 
Aux Archives Départementales du Calvados, on me permit d'examiner le plumitif d'audience du Bailliage Criminel de Caen pour la période de 1768 à 1771. Je parcourus ainsi des dizaines d'informations ouvertes, interrogatoires, plaintes et enquêtes : sans succès.

Aucune trace d'enquête archivée !


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Mais rien de tout ça n'était prioritaire pour Pierre Paul Le Marchant de Caligny : plutôt que subir l'éventuelle critique, notamment des religieux qui lui disputaient son titre de seigneur de la paroisse et donc aussi le droit de justice, il valait mieux régler l'affaire au plus vite, enterrer un inconnu, et valoriser le courage de son fils Hubert François Guillaume Le Marchant de Caligny.

Notre noyé au "tirbouchon" resterait inconnu !

Et nous ignorons tout du devenir du Chevalier de Caligny après 1775 et la dissolution des deux compagnies de Mousquetaires de la garde du Roi, sinon que la famille s'est éteinte avec la mort de son frère Philippe Paul Aimé en 1817... dommage : la correspondance du Chevalier nous aurait peut-être livré d'autres informations ?
 

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Ces trois articles sont une réécriture du livre L'énigme du noyé au "Tirbouchon" :




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J'adresse de sincères remerciements à Françoise Vergnault, Valérie Moritz, Pascal Lamy (aujourd'hui décédé) et aux personnels des Archives Départementales du Calvados, particulièrement Delphine Marie-Marguerite, pour leur aide précieuse.



M

mardi 20 octobre 2026

RETOUR SUR LA BOURSE D'ÉCHANGES DU CFTB À MONTREUIL-SUR-MER

 

Amis blogueurs, bonsoir !


De retour de la Bourse d'échanges du CFTB à Montreuil-sur-Mer...

... il faudrait que je vous raconte une ambiance magique et des échanges extraordinaires, mais... il y a toujours des "mais".


Magnifiquement organisée par Caroline et Maxime (merci à eux !), la bourse a permis de découvrir le charme de la Baie de Somme et de la Côte d'Opale, de Montreuil et du Touquet, de resserrer encore les liens d'amitié entre nous, de faciliter les échanges entre les présents, même si la participation a été moins nombreuse qu'attendue. Le prix du carburant et la concurrence avec d'autres réunions de collectionneurs l'expliquent peut-être ?

En ce qui me concerne, le voyage fut émaillé de petites contrariétés. J'étais allé à Montreuil-sur-Mer en boitant, mais heureux de pouvoir enfin conduire ma voiture. J'en suis revenu coupable de deux accrochages en manœuvrant, et d'un excès de vitesse, piégé par les réglementations départementales : 90 km/h en Meuse, 80 en Meurthe-et-Moselle... je n'ai plus qu'à assumer !



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L'essentiel est dans mes achats : des tire-bouchons bien sûr, mais aussi une belle bouteille chinée aux Puces du Touquet !








Listons les trouvailles : 


- En haut, de gauche à droite, des figuratifs :
 
Le "BAR BUM" complet, brevet US 1950 par Samuel Gerson pour la Delsam Company of Vineland (New Jersey) ; des "pisseurs" : l'Enfant et le Ramoneur de Georges Féret ; le Manneken-Pis d'Eugène Volynkine, ainsi qu'un faon attribué au même Volynkine.

Le Bar Bum n'est pas si commun, surtout complet, et je ne l'avais encore jamais tenu en main :



Le Bar Bum, brevet US de 1950


Ce petit personnage d'ivrogne est fabriqué en fonte d'aluminium peinte. Le chapeau fait décapsuleur, les oreilles servent de casse-noix, à l'intérieur du corps sont dissimulés un cure-pipe avec pique à glace et un tire-bouchon pliable.



Le BAR BUM (Ultimate Corkscrews de Don Bull)


- En bas, de gauche à droite, de simples tire-bouchons : 

Un petit Burel ; "THE SURPRISE" (Brevet anglais n° 13185, 1884, de George Willett) ; un "T" à poignée décorée de trèfles et belle mèche ; une forte poignée de bronze à décor de pampres, tonneau et cruche ; un autre Burel, à poignée d'ébène, publicitaire pour SIXTINE QUINA BRUNIER.


- Enfin, la belle bouteille normande, soufflée à la bouche. Chinée au Touquet, elle fera l'objet d'un article spécifique :






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Gardons le sourire !



M



P.S. : Amis blogueurs, suivez bien le Blog ces jours-ci : 

Parution à venir de la suite et fin de 
L'énigme du noyé au tirbouchon !

samedi 10 octobre 2026

L'ÉNIGME DU NOYÉ AU "TIRBOUCHON" - 2. LE SAUVETEUR HEROÏQUE

 
Amis blogueurs, bonsoir !


Voici le deuxième article consacré à L'énigme du noyé au "tirbouchon".
Le lien ci-après vous permet de retrouver mon premier article :


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2. Le sauveteur héroïque


Ce jeudi 06 octobre 1768 vers 16h30, la marée commençait de se retirer. 
C'est à ce moment que le Chevalier de Caligny, depuis le chemin de douane, aperçut en contrebas un homme en train de se noyer. 
Le devoir commandait, il lui fallait faire l'impossible pour sauver cet homme.

L'article de la Gazette précise que le Chevalier "attira [l'homme] sur le rivage, & le fit porter dans le corps-de-garde de Luc qui étoit proche. Malgré tous les secours qu’il reçut sur le champ du Château de Luc, & le grand feu qu’on fit pour le réchauffer, il ne fut pas possible de lui sauver la vie".

Mais qui était le Chevalier de Caligny ? Et que faisait-il là ?

Hubert François Guillaume Le Marchant de Caligny, dit le Chevalier de Caligny, était le fils cadet de Pierre Paul Le Marchant de Caligny, seigneur de Luc.
Né le 19 novembre 1748, Hubert n'avait donc pas encore vingt ans le 6 octobre 1768, mais sa carrière militaire avait déjà commencé.
Avec son frère Philippe Paul Aimé Le Marchant de Caligny, de deux ans son aîné, il avait été admis dans la seconde compagnie des Mousquetaires de la Garde du Roi : les fameux Mousquetaires noirs, ainsi nommés à cause de la robe de leurs chevaux. 



Revue de mousquetaires noirs dans la plaine des Sablons, 
Paul-Ponce-Antoine Robert de Serry, 1729. Versailles.


Les deux frères resteront Mousquetaires jusqu'à la dissolution des deux compagnies en 1775, après l'avènement de Louis XVI.
Hubert et Philippe n'avaient pas eu la moindre part dans leur nomination. Elle n'était due qu'aux manigances et sollicitations de leur père, Pierre Paul Le Marchant de Caligny, récent seigneur de Luc : le fief avait été acquis vingt ans plus tôt seulement, en 1746, auprès du dernier membre de la famille Hüe de Caligny. Pour lui, tous les moyens étaient bons pour asseoir une noblesse encore contestée, particulièrement par le clergé local, et rechercher de nouveaux bénéfices.
Et forcément cette double nomination n'était pas allée sans commentaires dans la Compagnie de Mousquetaires !

Il s'agissait d'ailleurs d'une histoire recommencée. Une génération plus tôt, le même Pierre Paul, fils unique de Nicolas Philippe Le Marchand de Caligny, n'avait dû sa nomination de capitaine à Ouistreham, dans la Compagnie de Beuville, qu'à l'influence de son père, conseiller au Présidial de Rouen et commandant la compagnie de Lion.
Ce titre de capitaine valait à Pierre Paul la charge d'officier de la garde-côtes, charge qu'il avait déléguée à son fils ce jour-là : Hubert ne se promenait pas sur le chemin de douane, il encadrait des paysans garde-côtes et surveillait l'éventuelle approche de vaisseaux de la côte normande, quand il se porta au secours du noyé.

[Concernant le service de guet des garde-côtes : 
Les activités agricoles mobilisaient pleinement, non seulement les hommes, mais aussi les femmes et les enfants. S'y ajoutait pour les hommes le fastidieux service obligatoire du guet dans la milice garde-côtes. 
Les paysans n'aimaient pas ce service dangereux : ils tournaient habituellement le dos à la mer et ne savaient généralement pas nager.]



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L'auteur des articles


La situation de la famille Le Marchant, devenue de Caligny, nous livre l'identité de l'auteur des articles parus dans les Annonces, affiches et avis, puis dans la Gazette.
Le récit répété s'achève d'ailleurs sans ambiguïté. Son auteur explique qu'en donnant au public le signalement de l'inconnu, il n'a pas voulu passer sous silence "cet acte d'humanité" du chevalier de Caligny.
"… il n’est point d’obstacle pour un cœur vraiment grand".

Tout s'éclaire : c'est à Pierre Paul Le Marchant de Caligny et à ses relations dans la Gazette qu'on doit ce récit !
Le noyé justifiait à peine la publication d'un signalement ; son sauvetage permettait de célébrer le jeune Caligny. Pour ce mousquetaire qui n'avait pas encore vingt ans, ce sauvetage manqué constituait paradoxalement un premier fait d'armes... en temps de paix.
Cela valait bien de tordre un peu la réalité : le Chevalier "se promenait le long des côtes de Luc", les garde-côtes ne sont que des "paysans qui n'étoient pas éloignés", les secours sont venus "sur le champ du Château de Luc"...

Le récit hagiographique, répété à l'envi, contribue dans l'esprit de Pierre Paul Le Marchant de Caligny à asseoir la noblesse de sa famille. 
Il en délivrera même une version "améliorée", reprise dans le Dictionnaire de la Noblesse, rédigé avant 1783 par Aubert de La Chesnaye Des Bois, pour ajouter à la gloire des Le Marchant de Caligny.

Disputant aux religieux le titre de seigneur patron de la paroisse, et du même coup le droit de justice, le drame lui offrait en outre une occasion d'affirmer son ascendant, mais allait-il exercer ce droit de justice ?



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L'inconnu au "tirbouchon", lui, semblait avoir été vite oublié !


A suivre.



M

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