jeudi 7 mai 2026

MUSEO VIVANCO DE LA CULTURA DEL VINO

 
Amis blogueurs, bonsoir 


Chose promise, chose due : voici mon compte rendu - très subjectif - de la visite du Musée Vivanco à l'occasion du Congrès CFTB 2026 :

Museo Vivanco de la cultura del vino




Notre nouveau Président, Loïc Bahuet, devant le car des congressistes


Il existe des musées où l’on apprend. Et d’autres où l’on reconnaît soudain, derrière des objets familiers, toute une civilisation. Le Museo Vivanco de la Cultura del Vino appartient clairement à cette seconde catégorie.




Dès l’arrivée, le regard est happé par le paysage. Le musée est installé au cœur de l’immense domaine viticole de la famille Vivanco, parmi les vignes pierreuses de la Rioja qui encerclent le village de Briones, posé au loin sur sa hauteur, presque immobile dans la lumière printanière. Rien d’ostentatoire. Le musée semble au contraire vouloir s’effacer dans le vignoble qui l’entoure. Et c’est sans doute déjà une manière d’annoncer son propos : ici, le vin est d’abord une histoire de terre, de temps et d’hommes.

Je ne saurais trop vous recommander la lecture du livre-guide Museo Vivanco de la Cultura del Vino que vous pouvez acheter à la boutique de la Bodega :




Vous y découvrirez l'aventure de la famille Vivanco ainsi qu'un aperçu des riches collections exposées dans les nombreuses salles du musée.

L’architecture intérieure mérite d’ailleurs qu’on s’y attarde. Les longs couloirs de circulation sont habillés extérieurement de bois courbe, tandis que leurs parois intérieures sont peintes dans de profondes teintes lie-de-vin. L’ensemble évoque discrètement l’intérieur d’un tonneau ou les douelles d’une barrique géante. Ce choix architectural, à la fois sobre et immersif, accompagne parfaitement le propos du musée : le visiteur ne traverse pas seulement des salles d’exposition, il chemine littéralement à l’intérieur de l’univers du vin.



Les œuvres antiques côtoient celles des peintres modernes. Les objets de piété de la mythologie gréco-latine voisinent avec ceux des religions monothéistes. Les matériaux les plus rares composent avec le bois et la pierre. On oscille sans cesse du plus noble au plus humble, évocation de peuples entiers...



Rafael Vivanco


Nous avons eu le privilège d’être accueillis par Rafael Vivanco qui représente avec ses frères Pedro et Santiago la quatrième génération Vivanco. Sa présence donne immédiatement un ton particulier à la visite. Pas de discours récité. Pas d’emphase. On sent très vite l’homme cultivé, francophile quand il le faut, habité par ses collections, attentif autant aux objets qu’aux histoires qu’ils transportent avec eux.

Mais bouteilles et tire-bouchons m'appelaient !


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Les bouteilles


Le parcours commence très loin de la bouteille moderne. Amphores méditerranéennes, jarres anatoliennes, céramiques archaïques : les premiers contenants rappellent que le vin a d’abord circulé dans la terre cuite avant d’habiter le verre.



Le Museo Vivanco possède un remarquable ensemble de bouteilles anciennes présenté avec une rare intelligence chronologique. Dès les premières vitrines apparaissent plusieurs bartmannskrug, ces grès germaniques déjà évoqués ici rappellent combien l’histoire du contenant du vin plonge ses racines bien avant la généralisation du verre. Et puis surgit, presque comme une apparition fondatrice, la fondamentale bouteille « shaft and globe », invention de Sir Kenelm Digby, avec son verre sombre, sa silhouette ramassée, sa panse sphérique et son col élégant cravaté d'une collerette, qui marquent une étape essentielle dans l’histoire de la bouteille moderne.



La bouteille « shaft and globe » de Sir Kenelm Digby


Les vitrines permettent ensuite de suivre, siècle après siècle, la lente stabilisation des formes. On voit apparaître les bouteilles type « oignon » ou « maillet » anglaises du XVIIIe siècle, encore basses et ventrues, puis les modèles hollandais plus allongés, avant les silhouettes cylindriques qui finiront par s’imposer.


      


On s’attarde longuement devant ces alignements silencieux. La scénographie est particulièrement réussie : les bouteilles émergent de la pénombre comme des objets archéologiques tout juste sortis de fouilles. 
Certaines semblent lourdes, presque trapues ; d’autres prennent déjà cette élégance verticale annonçant la bouteille contemporaine. À plusieurs reprises, je me suis surpris à revenir sur mes pas pour comparer une épaule, une teinte, un goulot, ou simplement la manière dont la lumière traversait le verre.

Le musée présente également plusieurs bouteilles remontées d’épaves, couvertes de concrétions marines, dont la présence introduit soudain une autre dimension : celle du transport maritime et du commerce du vin. Ces objets ne racontent plus seulement le contenant, mais le voyage.




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Les tire-bouchons


Et puis viennent les tire-bouchons. La salle qui leur est consacrée impressionne immédiatement par son ampleur. De grandes vitrines courbes déroulent des centaines de modèles dans une présentation claire, élégante et parfaitement lisible.



Le musée ne présente pas le tire-bouchon comme un gadget de cave ou un simple accessoire publicitaire. Il retrouve ici son véritable statut : celui d’objet technique autant que culturel, définitivement lié à l’évolution du bouchage, du transport du vin et des usages de table.


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Les installations vitivinicoles... une cathédrale !


La visite se prolonge ensuite dans les installations vitivinicoles du domaine. Et le contraste est saisissant. Après les amphores antiques, les bouteilles soufflées et les tire-bouchons anciens, le visiteur découvre soudain l’extrême modernité des équipements actuels. Machines à vendanger, systèmes d’égrappage, cuveries inox, pressoirs pneumatiques et chaînes de vinification témoignent d’une maîtrise technique impressionnante.
Puis viennent les chais. Immenses salles souterraines, alignements de barriques, perspectives monumentales soutenues par de puissantes colonnes, lumière chaude glissant sur le bois : l’architecture des caves Vivanco possède quelque chose de presque théâtral, mais sans ostentation inutile.







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Finalement il faut reconnaître qu’il est difficile, pour un amateur de bouteilles anciennes et de tire-bouchons, de rester raisonnable dans un pareil endroit. 
On avance de vitrine en vitrine avec les meilleures intentions du monde… avant de s’attarder beaucoup plus longtemps que prévu, oubliant et le groupe et le guide !

Au fond, le musée Vivanco réussit surtout une chose assez rare : donner envie de ralentir. On pensait visiter un musée du vin ; on se surprend finalement à examiner pendant plusieurs minutes une statue de Dionysos, une œuvre d'art contemporaine, un bouteille bordelaise "Défendu d'en laisser" ou de rares tire-bouchons en se disant qu’on aurait bien aimé repartir avec. 

C’est probablement le meilleur compliment que l’on puisse adresser au Museo Vivanco : on y entre par curiosité, on en ressort avec l’envie de regarder autrement les objets du vin que l’on croyait connaître depuis longtemps... l'envie aussi d'y retourner !

Mais le temps est venu de la dégustation - avec modération - des vins de la Rioja des domaines Vivanco :



Servis par notre guide !





M


lundi 4 mai 2026

LES TIRE-BOUCHONS DE LA TOURNERIE VAILLAT

 
Amis blogueurs, bonjour !


Voici un nouvel article sur une tournerie, écrit à six mains grâce à Jo Garlet et Bernard Devynck :

La tournerie VAILLAT Emile et Frères 
à Moirans-en-Montagne (Jura)


Pour tout dire, Jo a fait l'essentiel. En effet, il a pu se rendre sur place et, avec l'accord de la famille, "sauver" des informations (catalogue & documents) dans une partie de l’usine qui avait été incendiée.


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Nos premiers renseignements sont encore une fois dus à Gérard Bidault qui a consacré un paragraphe à la Manufacture de tournerie Vaillat dans son Dictionnaire du Tire-bouchon Français paru en 2022 :

"La première année d'activité remonte à la fin de la guerre, en 1945, lorsque trois frères ont installé cette tournerie, au cœur du Jura, à Moirans. Outre le buis et le hêtre, les premiers tire-bouchons sont en galalithe. Aucun modèle en corne.
Cette manufacture, toujours en activité, doit être la dernière de la région à avoir une gamme de six modèles différents, deux cloches à hélice, trois simples en T et le typique modèle de poche à étui vissant.
Certains modèles sont marqués "E.V & F" dans un ovale."




De son côté, Jean-Louis Desor, collectionneur et auteur, a écrit sur son site Tire-bouchon.fr  en 2007 (Jean-Louis est décédé depuis et son site fermé) :
"Aujourd'hui, la tournerie Vaillat fonctionne toujours et j'ai été très bien accueilli par Joëlle Courtin, la nièce d'Emile Vaillat et la fille de Noël Vaillat, les deux frères fondateurs. La tournerie Vaillat tourne encore, mais rien à voir avec l'activité des années 1970... Ce savoir-faire est bien préservé par les trois enfants et le petit-fils de Noël Vaillat."


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Que savons-nous de plus sur la famille et sur la manufacture Vaillat ? 


Nos renseignements ont été retrouvés par une lectrice et grande chercheuse, l'amie Pascale.
Le père, Louis Eugène Vaillat, débitant, veuf de Marie Emérentine Esther Michalet (?-1895), dont il avait eu quatre filles : Marie (1885-?), Eugénie (1893-?), Lucie (1888-?) et Yvonne (1890-?), épousa en secondes noces Marie Louise Alexandrine Vincent (1873-?) dont il eut trois garçons : Raphaël Emile Lucien Vaillat (1897-1977), Aimé (1908-?) et Noël Emile Régis (1911-1988).

- En 1937 au plus tard, comme le montre une annonce parue dans plusieurs journaux régionaux et par laquelle il recherche un représentant, Emile Vaillat, marié à Denise Marie Félicie Duffaux, a fondé une tournerie à Pratz (Jura).



L'Écho du Nord du 21 mars 1937 


- Emile Vaillat crée ensuite la Manufacture Générale de tournerie Vaillat Emile & Frères à Moirans-en-Montagne, "Cité de la tournerie", où fonctionnent déjà Verpillat, Grandmottet, Les Tourneurs réunis, Mercier (jeux de quilles), Delezay (lunetterie)... 
Il associe dans l'entreprise ses frères Aimé et Noël, tous deux recensés comme tourneurs.

- Une publicité trouvée dans le Bottin confirme l'existence de cette Manufacture Vaillat Emile & Frères en 1945  et offre un regard sur ses productions :


Annuaire du commerce Didot-Bottin 1945


- Un courrier commercial du 20 décembre 1959 nous fournit quelques renseignements sur l'entreprise, son adresse, sa raison sociale... on y voit notamment que stylos et porte-mines sont revendiqués comme spécialités :



Courrier commercial du 20 décembre 1959


- Plus directement, les documents photographiés et/ou rapportés par Jo Garlet nous ont permis d'esquisser un catalogue "raisonné" de la Manufacture de tournerie Vaillat Emile & Frères. 
Les premiers documents montrent une communication encore très artisanale :




"Directement, de la Forêt à l'Usine et de l'Usine au Consommateur"


La Manufacture de tournerie Vaillat Emile et Frères propose une grande diversité de produits : jouets, colliers, chapelets, boutons de duffelcoat, tournevis, articles ménagers... et, bien sûr, tire-bouchons.





Une grande diversité de produits


Les photographies ci-après nous donnent une bonne représentation des  tire-bouchons produits par Vaillat Emile & Frères : à cloche et hélice, de camping, limonadiers, sommeliers, en "T", tournés en bois, en galalithe ou fabriqués par injection plastique. 
Ces tire-bouchons étaient personnalisables, comme souvenirs touristiques ou comme cadeaux publicitaires.




Les mèches utilisées par la tournerie sont initialement achetées à Timson, gros fournisseur des manufactures de tire-bouchons, et lui-même fabricant :




Ultérieurement, la manufacture Vaillat s'équipa d'une machine pour fabriquer ses mèches et probablement en vendre à d'autres entreprises.
Ce type de collaboration était fréquent dans le monde du tire-bouchon. On sait ainsi que Vaillat fournissait des cloches et hélices aux Fils de M. Coville en 1969, comme le montre le courrier suivant : 



Commande des Fils de M. Coville 12 février 1969



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La visite de l'entreprise


Jo Garlet était ce lundi 27 avril 2026 à Moirans-en-Montagne : l’atelier a continué de fonctionner avec les enfants de Noël Vaillat : Jean (aujourd'hui décédé), Jacques et Joëlle. Jo a été reçu par Jacques Vaillat dit "Léon", sa sœur Joëlle Courtin et Jérôme, le fils de Joëlle.



L'entrée des établissements Vaillat aujourd'hui


La tournerie produit moins de tire bouchons, notamment du fait de la raréfaction du buis, mais d’autres ustensiles de cuisine en bois continuent d'être demandés, ainsi que de nombreux autres objets plus actuels.


"Le Parfait" de Vaillat, catalogue novembre 1956
version bois Réf. 8231/1NF 
ou habillage cuir Réf. 8231/3NF


Jo, guidé par Jacques Vaillat, a pu découvrir les entrepôts et les ateliers en activité ; pour ce qui concerne les parties brûlées c’était plus compliqué et difficile à visualiser.




Les machines sur lesquelles étaient fabriquées les mèches sont maintenant démontées et remisées dans un entrepôt.


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Quittons-nous sur cette image de ces modestes tire-bouchons Vaillat, dits modèles de poche à étui vissant, qui dorment nombreux au fond de nos tiroirs :





Merci à la famille Vaillat-Courtin ainsi qu'à nos contributeurs.



M


Additif 5 mai 2025 : Cf. commentaire Lionel Belhacène.
Lionel nous fait parvenir une belle symphonie de tire-bouchons publicitaires (Bonux, Cadum, Mir...) issus de la tournerie Vaillat :




Merci Lionel !


lundi 27 avril 2026

DEUX EXEMPLES D'ÉLECTROLYSE APPLIQUÉE AU NETTOYAGE DE TIRE-BOUCHONS


Amis blogueurs, bonjour !


Après celui du tire-bouchon "LE DÉSIRÉ", voici deux nouveaux exemples de nettoyage  par électrolyse :

- un tire-bouchon non identifié et en très mauvais état,
- un tire-bouchon des frères Delaporte.


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Le premier était vraiment endommagé entre poignée vermoulue et acier rouillé. Mais la forme en "bobine" du sommet de la cage me parlait. Alors j'ai eu envie de le restaurer.
Le voici avant et après électrolyse. Précisons que j'ai dû le brosser et le polir, avant de le doter d'une nouvelle poignée tournée par un ami :



Avant - après


Et le voici à côté de celui dont la poignée m'avait inspiré :




Les deux cages ne sont pas complètement identiques, mais la forme des "bobines" est similaire.



Les bobines



Qui pourra me donner le nom du ou des fabricants ?


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Le second tire-bouchon, lui, est bien identifié. C'est un tire-bouchon à hélice, crabot et griffe qu'on doit aux frères Léon et Constant Delaporte.
Je l'ai acheté aux Puces de Metz. Le vendeur m'a dit qu'il avait été longtemps oublié au fond d'une remise, avant que la maison de ses anciens propriétaires, décédés depuis des lustres, finisse par être débarrassée pour être mise en vente.

Heureux de cette trouvaille, je lui ai donné beaucoup de temps et de soins, avant de vous le présenter :


Avant - après


Concernant les fabricants, c’est en 1921, longtemps après le décès de leur père Édouard Joseph (1835-1897), que Léon Delaporte (1870-1940) et son frère Constant Delaporte (1873-1928) se sont installés au Moulin des Roches à Nesles-la Reposte, petit village de la Marne, aux portes de la Brie. 
Les modèles qu'ils ont fabriqués sont de qualité et rappellent parfois ceux de Batard.
L'aventure industrielle des frères Delaporte ne dure cependant qu'une décennie. Gérard Bidault nous dit que Constant est décédé en 1928 et que Léon a cessé son activité en 1931 pour devenir le "guérisseur-rebouteux" du village et de mourir en 1940 dans des conditions étranges.


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D'accord, ces tire-bouchons ne sont pas des trésors, mais ils montrent, surtout le Delaporte, que de belles choses passent encore en brocante.



M
 

jeudi 23 avril 2026

DE XÉRÈS À PARIS : LE VOYAGE D'UNE BOUTEILLE

 

Amis blogueurs, bonjour !


Une bouteille ancienne m'est arrivée il y a quelque temps, héritée de mon frère aîné décédé. Il l'avait achetée il y a très longtemps et y tenait beaucoup : il ne me l'a donc pas donnée, mais il me l'a léguée.

Voici le récit qu'elle me fit :


De Xérès à Paris : le voyage d'une bouteille



On me dirait ordinaire au premier regard. Verre épais, ligne simple, sans recherche d’effet. Et pourtant, tout en moi indique un ailleurs : un mot — "Xérès", avec ses accents —, une forme pensée pour le transport, un sceau frappé comme tatouage à l’épaule. Rien de spectaculaire, mais une cohérence.







Je ne suis pas née pour rester. J'ai été conçue pour circuler, franchir les mers et rejoindre un marché précis : la France de la fin du XIXe siècle, ses négociants, ses relais, ses tables.

C’est ce parcours, lisible à même le verre qui me fait, que je vous propose de suivre.


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La forme qu'on m'a donnée, viatique pour le voyage


On m’avait marquée d’un mot simple : Xérès, avec ces accents étranges pour qui est espagnol, des accents bien français, posés là pour être lus ailleurs. Ce mot n’était pas celui de mon origine. Là-bas, on disait Jerez.

Mais moi, dès ma naissance, j’étais promise à une autre langue.

Je n’étais pas une bouteille de Jerez, pas une bouteille de Sherry destinée à l'Angleterre, j’étais une bouteille de Xérès et mon destin était la France.

Je ne suis pas de celles qui cherchent à séduire.
Mon verre est épais, solide, d'une teinte indécise, plutôt vert olive. De taille mince, je suis large d'épaules et rassure.
Mon fond est ferme, le cul bien pris. Mon col, bien dégagé, est cravaté d'une bague simple. Des bulles, comme paillettes, atténuent une tenue trop austère.
Mais rien d’orné. Je ne suis pas une pièce d’apparat. 
Je suis mieux que cela. Je suis une forme aboutie.


Je suis née peu avant 1890, dans l’orbite de Jerez de la Frontera, là où le vin que je devais contenir prenait lui-même une voie singulière : un vin que l’on fortifie, que l’on mute à l’eau-de-vie de raisin pour arrêter sa fermentation et lui donner cette stabilité, cette puissance tranquille qui permet les voyages lointains.

Comme beaucoup d'autres, je suis née pour voyager et transporter un vin qui tient la mer. Un vin qui a, en quelque sorte, le pied marin.


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La traversée


On nous embarqua de nuit.
Le navire était un petit vapeur de cabotage, trapu, utilitaire, noirci de charbon. Sa machine battait avec régularité, et parfois encore, à l’avant, un peu de toile venait seconder l’effort.
Un navire sans prestige.
Mais adapté à notre route, à notre nombre.
Nous n’étions que quelques passagères acceptées à prix fort.

Dans la cale, au milieu des barriques et des caisses communes, notre petit groupe se distinguait, marqué Jerez, Sherry ou Xérès. Quelques dizaines de bouteilles seulement, partageaient l'appellation : Xérès. Non pas Jerez ou Sherry, mais cette forme française, destinée aux négociants du Havre, de Rouen, de Paris qui savaient reconnaître, derrière ce mot, un vin à part.
Un vin qui voyage bien. Un vin que l’on sert autrement.


Cadix, Huelva, Lisboa, Porto... les marins égrenaient les noms des ports, se racontaient les aventures, bonnes ou mauvaises, exagérées souvent, vécues là.



Notre vapeur, longeant les côtes (M & IA).

Et c'est à Porto que fut complétée la cargaison : des cousines nous rejoignaient le temps de notre voyage. Elles poursuivraient vers le négoce londonien.

Dans la cale, l’air était lourd. Le battement de la machine se transmettait jusque dans mon verre, régulier, obstiné.
La météo se dégradait, rendant l'équipage nerveux.
Souvent la mer était si forte que le roulis me faisait heurter mes voisines.
Je ne manquais pas de m'en excuser auprès d'elles, mais surtout je tins.
Mon corps solide conservait sa stabilité dans le désordre. Mon verre absorbait sans rompre.
C'est que même si nous n’étions pas nombreuses, nous étions attendues.


En cale, les bouteilles de Xérès, passagères privilégiées (M & IA).


À l’approche des côtes françaises, l’activité tout d'un coup changea. Le vapeur ralentit. Une embarcation nous accosta. Les voix se firent plus courtes.
On descendit dans la cale. On inspecta. On ordonna. On choisit.

Certaines furent prises — celles dont la présence appelait des comptes, ou dont la valeur justifiait qu’on les remarque. Car nous ne méritions pas toutes la même attention : quelques-unes, parmi nous, portaient un vin dont la destination ne laissait guère de doute.

Pas toutes. Pas moi. Ou du moins, pas encore. On nous glissa à l’arrière, derrière des caisses anonymes. Le bruit de la machine couvrait les gestes. 
Mon sceau — Xérès — disparut dans l’ombre.

Je venais d'entrer dans les eaux territoriales françaises.

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Le Havre


Le matin était gris lorsque nous entrâmes au port du Havre.
Une lumière plate, des grues, des quais déjà animés. Le vapeur accosta sans cérémonie. Le capitaine était pressé de poursuivre sa navigation vers l'Angleterre.
On déchargea vite. Je fus tirée de l’ombre.
Pour la première fois depuis mon départ, mon titre réapparut : Xérès.
Un homme le lut sans s’attarder. Il savait. On ne discuta pas.

Car moi, j’étais attendue plus loin.
J'allais remonter la Seine jusqu'à la capitale.
Je passai d'une gabarre à une charrette, avant de trouver place dans un entrepôt parisien où des parfums de bois et de vin remplaçaient les vapeurs des embruns. Autour de moi, d’autres bouteilles, d’autres vins — mais pas tout à fait les mêmes usages.

Lentement, mais sûrement, de relais en relais, j'approchais de ces tables parisiennes où l’on appréciait ce que je portais : un vin stable, soutenu, façonné par son élaboration — un vin dont on ne parlait pas trop fort du prix, mais qui imposait, à lui seul, une certaine manière de le servir.

Je n’étais pas destinée à tous. Mon sceau le disait.
... Un grand capitaine s'éprit de moi, me promit le bonheur.

Et c’est peut-être cela, au fond, qui justifie qu'un siècle et demi plus tard l’on me garde.


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Croyez que c'est un narrateur convaincu qui a retranscrit ces propos.


M


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