samedi 10 octobre 2026

L'ÉNIGME DU NOYÉ AU "TIRBOUCHON" - 2. LE SAUVETEUR HEROÏQUE

 
Amis blogueurs, bonsoir !


Voici le deuxième article consacré à L'énigme du noyé au "tirbouchon".
Le lien ci-après vous permet de retrouver mon premier article :


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2. Le sauveteur héroïque


Ce jeudi 06 octobre 1768 vers 16h30, la marée commençait de se retirer. 
C'est à ce moment que le Chevalier de Caligny, depuis le chemin de douane, aperçut en contrebas un homme en train de se noyer. 
Le devoir commandait, il lui fallait faire l'impossible pour sauver cet homme.

L'article de la Gazette précise que le Chevalier "attira [l'homme] sur le rivage, & le fit porter dans le corps-de-garde de Luc qui étoit proche. Malgré tous les secours qu’il reçut sur le champ du Château de Luc, & le grand feu qu’on fit pour le réchauffer, il ne fut pas possible de lui sauver la vie".

Mais qui était le Chevalier de Caligny ? Et que faisait-il là ?

Hubert François Guillaume Le Marchant de Caligny, dit le Chevalier de Caligny, était le fils cadet de Pierre Paul Le Marchant de Caligny, seigneur de Luc.
Né le 19 novembre 1748, Hubert n'avait donc pas encore vingt ans le 6 octobre 1768, mais sa carrière militaire avait déjà commencé.
Avec son frère Philippe Paul Aimé Le Marchant de Caligny, de deux ans son aîné, il avait été admis dans la seconde compagnie des Mousquetaires de la Garde du Roi : les fameux Mousquetaires noirs, ainsi nommés à cause de la robe de leurs chevaux. 



Revue de mousquetaires noirs dans la plaine des Sablons, 
Paul-Ponce-Antoine Robert de Serry, 1729. Versailles.


Les deux frères resteront Mousquetaires jusqu'à la dissolution des deux compagnies en 1775, après l'avènement de Louis XVI.
Hubert et Philippe n'avaient pas eu la moindre part dans leur nomination. Elle n'était due qu'aux manigances et sollicitations de leur père, Pierre Paul Le Marchant de Caligny, récent seigneur de Luc : le fief avait été acquis vingt ans plus tôt seulement, en 1746. Pour lui, tous les moyens étaient bons pour asseoir une noblesse encore contestée, particulièrement par le clergé local, et rechercher de nouveaux bénéfices.
Et forcément cette double nomination n'était pas allée sans commentaires dans la Compagnie de Mousquetaires !

Il s'agissait d'ailleurs d'une histoire recommencée. Une génération plus tôt, le même Pierre Paul, fils unique de Nicolas Philippe Le Marchand de Caligny, n'avait dû sa nomination de capitaine à Ouistreham, dans la Compagnie de Beuville, qu'à l'influence de son père, conseiller au Présidial de Rouen et commandant la compagnie de Lion.
Ce titre de capitaine valait à Pierre Paul la charge d'officier de la garde-côtes, charge qu'il avait déléguée à son fils ce jour-là : Hubert ne se promenait pas sur le chemin de douane, il encadrait des paysans garde-côtes et surveillait l'éventuelle approche de vaisseaux de la côte normande, quand il se porta au secours du noyé.

[Concernant le service de guet des garde-côtes : 
Les activités agricoles mobilisaient pleinement, non seulement les hommes, mais aussi les femmes et les enfants. S'y ajoutait pour les hommes le fastidieux service obligatoire du guet dans la milice garde-côtes. 
Les paysans n'aimaient pas ce service dangereux : ils tournaient habituellement le dos à la mer et ne savaient généralement pas nager.]



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L'auteur des articles


La situation de la famille Le Marchant, devenue de Caligny, nous livre l'identité de l'auteur des articles parus dans les Annonces, affiches et avis, puis dans la Gazette.
Le récit répété s'achève d'ailleurs sans ambiguïté. Son auteur explique qu'en donnant au public le signalement de l'inconnu, il n'a pas voulu passer sous silence "cet acte d'humanité" du chevalier de Caligny.
"… il n’est point d’obstacle pour un cœur vraiment grand".

Tout s'éclaire : c'est à Pierre Paul Le Marchant de Caligny et à ses relations dans la Gazette qu'on doit ce récit !
Le noyé justifiait à peine la publication d'un signalement ; son sauvetage permettait de célébrer le jeune Caligny. Pour ce mousquetaire qui n'avait pas encore vingt ans, ce sauvetage manqué constituait paradoxalement un premier fait d'armes... en temps de paix.
Cela valait bien de tordre un peu la réalité : le Chevalier "se promenait le long des côtes de Luc", les garde-côtes ne sont que des "paysans qui n'étoient pas éloignés", les secours sont venus "sur le champ du Château de Luc"...

Le récit hagiographique, répété à l'envi, contribue dans l'esprit de Pierre Paul Le Marchant de Caligny à asseoir la noblesse de sa famille. 
Il en délivrera même une version "améliorée", reprise dans le Dictionnaire de la Noblesse, rédigé avant 1783 par Aubert de La Chesnaye Des Bois, pour ajouter à la gloire des Le Marchant de Caligny.

Disputant aux religieux le titre de seigneur patron de la paroisse, et du même coup le droit de justice, le drame lui offrait en outre une occasion d'affirmer son ascendant, mais allait-il exercer ce droit de justice ?



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L'inconnu au "tirbouchon", lui, semblait avoir été vite oublié !


A suivre.



M

mercredi 7 octobre 2026

L'ÉNIGME DU NOYÉ AU "TIRBOUCHON" - 1. LES FAITS



Amis blogueurs, bonsoir !


J'avais publié il y a quelques années un petit livre-enquête intitulé :

L'énigme du noyé au tirbouchon


Tout était parti d'une recherche sur Gallica, le site de la BnF.
Ayant alors eu le sentiment d'avoir trouvé tout ce qu'il m'était possible de trouver à partir du mot-clé "tire-bouchon", je m'étais dit que l'orthographe n'était pas stabilisée aux XVIIIe et XVIIIe siècles et avais essayé des variantes comme "tirebouchon" ou "tirbouchon".
Et c'est cette deuxième variante qui m'a entraîné sur les traces de cet étrange fait-divers. J'allais enquêter sur la tentative de sauvetage en 1768 d'un noyé par un Mousquetaire du roi : le noyé n'avait pas d'argent, mais il avait un "tirbouchon" !

Je me propose de partager avec vous mon enquête actualisée sous la forme d'un récit partagé en trois articles successifs :
- 1. Les faits
- 2. Le sauveteur héroïque
- 3. La victime inconnue

Voici le premier de ces articles :



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1. Les faits


La Gazette du Commerce, de l'Agriculture et des Finances, journal financier parisien raconte en décembre 1768 la tentative de sauvetage d'un noyé survenue plus de deux mois plus tôt à Luc, sur la côte normande.
La victime est anonyme :
"On ne lui a point trouvé d’argent ; il avoit dans ses poches un mouchoir, une tabatière, une clef & un tirbouchon."



"un mouchoir, une tabatière, une clef & un tirbouchon"... 
(Reconstitution photographique par Alain Grondeau).


Le sauveteur, lui, est connu : il s'agit du Chevalier de Caligny, Mousquetaire du Roi.


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La lecture de l'article m'avait posé beaucoup de questions : pourquoi ce fait-divers provincial était-il retracé dans un journal financier parisien ? et aussi tardivement ? que savait-on sur le sauveteur ? qui donc pouvait être la victime et que venait faire le "tirbouchon" dans l'histoire ? ...



Gazette du Commerce, de l'Agriculture et des Finances,
N° 100 du 13 décembre 1768


Voici les faits relatés par la Gazette :
Le 6 octobre 1768, vers cinq heures du soir, sur la côte de Luc (aujourd'hui Luc-sur-Mer), près du pèlerinage de La Délivrande, un homme d'une soixantaine d'années tombe à la mer depuis la falaise.

[La mer ayant gagné sensiblement sur la côte normande, Luc se trouve aujourd'hui en bordure de mer et a pris le nom de Luc-sur-Mer.]

Un jeune homme se trouve là, sur le chemin de douane qui mène au corps-de-garde : Hubert François Guillaume, dit le Chevalier de Caligny, Mousquetaire du Roi dans la seconde compagnie, celle des Mousquetaires noirs.
Voyant l'homme se noyer, il appelle à l'aide les paysans se trouvant à proximité, mais aucun n'osant se risquer dans la mer, Hubert se jette à l'eau. Il rejoint l'inconnu, qui achève alors de se noyer, et réussit à le ramener sur le rivage.
Sur ses ordres, les paysans transportent l'homme dans le proche corps-de-garde de Luc et allument un grand feu pour le réchauffer.

[Corps-de-garde : petit casernement militaire destiné à abriter les garde-côtes.]



Un corps-de-garde, ici celui de Gravelines, dans le Nord
(Source : Wikipédia)



Le corps-de garde de Luc vers 1840
"Le dessin est rudimentaire, mais le bâtiment l’était aussi."
(Document Pascal Lamy, historien de Luc).


Les secours seront vains. L'homme meurt sans avoir repris connaissance.

Deux mois après les faits, le journal financier parisien livre l'identité du sauveteur. Il donne aussi un signalement de la victime d'une précision étonnante : âge, taille, cheveux, yeux, vêtements, boutons de manche, boucles de chaussures... d'un noyé sans nom, sans papiers, sans argent, mais porteur d'une clef dont on ignore ce qu'elle ouvrait, et d'un "tirbouchon", instrument insolite en ce temps en Normandie... 


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Mais quel rapport entre le fait-divers normand et le journal parisien ?


Le Dictionnaire des journaux (1600-1789), ouvrage de référence (Jean Sgard, 1991) présente la Gazette, publiée à Paris de 1763 à 1783, comme un journal proche du pouvoir royal, "établissement politique et patriotique, également utile au public et au gouvernement". Son projet éditorial était :
- d'informer sur le commerce en gros et en détail à Paris, en province et à l'étranger, ainsi que sur les mouvements des navires ; 
- de donner les informations utiles sur la banque et les monnaies ;
- de faire part des observations et correspondances des voyageurs ; 
- de présenter les analyses ou réflexions de ses rédacteurs.
... un projet bien éloigné donc des faits-divers normands !

La forme de l'article laissait également songeur : s'agissait-il vraiment d'un article journalistique ou n'était-ce pas plutôt un éloge du sauveteur ?

La Gazette n'a retracé l'affaire que plus de deux mois après les faits.
L'information avait forcément été reprise, mais d'où venait-elle ? 
Les faits s'étant passés à Luc, village proche de Caen, j'imaginais un article dans un journal local et espérais le retrouver aux archives départementales du Calvados, à Caen.
Je me heurtai aussitôt à un premier blocage : le journal local le plus ancien publié à Caen, intitulé "Affiches, annonces et avis divers de la Basse-Normandie" n'avait commencé de paraître qu'en 1786 pour s'arrêter en 1793.
J'élargis mes recherches à partir de citations tirées de l'article de la Gazette. Et c'est grâce à un blog : "Les écrits et romans de Françoise Vergnault", que je trouvai un commencement de réponse. 
Contactée, l'auteure m'apprit que l'article n'avait pas été publié à Caen, mais à Rouen. Il était paru le vendredi 14 octobre 1768, dans le numéro 42 des "Annonces, affiches et avis divers de la Haute et Basse Normandie", une feuille hebdomadaire paraissant depuis juin 1762.
Une première publication le 14 octobre 1768, soit seulement huit jours après la noyade...

La comparaison ne laissait guère de doute : le texte publié deux mois plus tard par la Gazette était pratiquement identique, à quelques coquilles typographiques près. Il y avait eu recomposition, mais ni véritable réécriture ni information nouvelle.
La Gazette n'avait donc pas enquêté à Luc. Elle avait simplement repris un récit déjà publié en Normandie.
 



Annonces, affiches et avis divers de la Haute et Basse Normandie, 
n° 42, vendredi 14 octobre 1768.


Mais ici comme dans l'article de la Gazette, l'article n'avait pas grand chose de journalistique : il s'agit plutôt d'un éloge dithyrambique du sauveteur...


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Et une question restait entière : quel intérêt y avait-il à ressortir cette histoire vieille de deux mois dans la Gazette, quand bien même la victime était porteuse d'un "tirbouchon" ?

A suivre...



M


lundi 28 septembre 2026

DEUX TIRE-BOUCHONS FONT DE LA RESISTANCE !

 

Amis blogueurs, bonjour !


Deux tire-bouchons font de la résistance !



Saurez-vous les démasquer ?



Mes récents articles sur les les tire-bouchons de la Prohibition ont fait réagir un de nos lecteurs, Frédéric Goy.

Frédéric possède un tire-bouchon dont il croyait qu'il pouvait appartenir à la série des tire-bouchons de la Prohibition : "J'ai un tire-bouchon qui m'a toujours fait penser à la prohibition, mais je n'ai aucune certitude, n'ayant pas réussi à l'identifier."

Le voici, photographié par Frédéric :



L'habit ne fait pas le moine...


L'habit, entre redingote et chapeau haut de forme, fait bien sûr penser aux caricatures de Volstead. Mais je crois que c'est le seul point de rapprochement. Ce tire-bouchon n'évoque ni la Prohibition, ni l'hypocrisie prêtée à ses promoteurs.
Il me semble appartenir plutôt à la grande famille des tire-bouchons "pisseurs", dont plusieurs fabricants français s'étaient fait les champions au milieu du XXe siècle, tels Georges Féret, Eugène Volynkine ou Grégoire Goloubkof, même si je ne reconnais pas là leur style de sculpture, ni cette mèche tranchante.
Peut-être pourrez-vous nous en dire plus ?


Mais ce "pisseur" m'a aussi renvoyé à un tire-bouchon acheté il y a des lustres et qui fait toujours partie des préférés de ma collection et que j'ai sorti de l'anonymat en le surnommant le pisseur "Folon" :



Mon pisseur, "type Folon"


J'aime la patine de son bois, tout autant que son habillement années 30-50, avec son long manteau, son pantalon aux plis bien marqués, sa chemise cravatée et son chapeau mou... et j'aime plus encore son expression absente, voire indifférente, malgré l'incongruité de la pose.

Mais pourquoi Folon ? 
Jean-Michel Folon, né en 1934 à Uccle, Belgique et mort en 2005 à Monaco, était un peintre et sculpteur qui a accompagné toutes nos fins de soirée sur Antenne 2, avec son générique de fin de programme : des hommes oiseaux s’envolant vers le ciel et nous faisant rêver, petits et grands réunis.



Folon. Extrait du générique d'Antenne 2 1975


Voici un extrait de ce qu'en dit Wikipédia :
Jean-Michel Folon se distingue par "l'utilisation récurrente de personnages au contour volontairement schématique. Leur expression égarée, leur errance en apesanteur dans de vastes paysages dénudés ou au contraire dans des espaces urbains oppressants et énigmatiques, parfaitement en phase avec les interrogations de la société occidentale de l'après mai 68 constituent sans doute le meilleur aspect de son œuvre."

... j'ai parfois envie d'attacher mon tire-bouchon de peur qu'il ne s'envole !


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Cet article a fait réagir notre ami Luc Bille, voici son commentaire :

Un musée en pleine nature

En octobre 2000, l’artiste belge Jean-Michel Folon (1934-2005) ouvre son musée, situé à 20 minutes de Bruxelles, dans la Ferme du Château de La Hulpe, au cœur du Domaine régional Solvay. Cet écrin de verdure de 227 hectares est bordé par la forêt de Soignes.

Folon en a imaginé le parcours dans une scénographie originale, poétique et interactive composée d’installations, de jeux de lumière, de musique et d’effets d’optique. Les quinze salles d’exposition présentent ses créations emblématiques parmi les encres, aquarelles, peintures, gravures, affiches, objets, sculptures… Ces quelques 350 œuvres permettent de découvrir la richesse du travail d’un artiste multidisciplinaire qui, grâce à l’universalité de son message, a connu rapidement une reconnaissance internationale.

Le musée de la Fondation Folon est ouvert tous les jours du mardi au dimanche.


C'est SUPERBE !

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Et je vous lance un appel, amis lecteurs : pouvez-vous nous aider à identifier ces deux tire-bouchons, celui de Frédéric et le mien ?
Merci Frédéric pour ta contribution.



M


vendredi 18 septembre 2026

LE TIRE-BOUCHON ET LA PROHIBITION, DEUXIÈME PARTIE : TRAFICS, CARICATURES ET REVANCHE DU TIRE-BOUCHON

 

Amis blogueurs, bonjour !


Comme promis, voici la seconde partie de mon article :


LA PROHIBITION, DEUXIÈME PARTIE : TRAFICS, CARICATURES ET REVANCHE DU TIRE-BOUCHON


D’Al Capone à la mise en bière de la "Noble Expérience"


La loi n’a pas supprimé la soif : elle a changé ses fournisseurs. Derrière les portes anonymes des speakeasies, le tire-bouchon et le décapsuleur rejoignent le matériel du barman clandestin. Il faut ouvrir vite, servir sans bruit et faire disparaître les bouteilles compromettantes. L’objet n’a pas changé de fonction ; il est simplement passé de la table familiale à l’arrière-salle.


Quand la contrebande devient une industrie


La Prohibition livre une part considérable du commerce de l’alcool aux organisations criminelles. Des réseaux structurés assurent fabrication, importation, stockage, transport et protection des entrepôts. Bateaux rapides, camions, garages, caches et policiers achetés composent une véritable chaîne logistique.
Derrière chaque bouteille ouverte clandestinement se trouvent désormais un producteur, un négociant, un passeur, un transporteur, parfois un policier corrompu et, au bout du comptoir, un tire-bouchon juridiquement innocent.


Saint-Pierre-et-Miquelon, l’entrepôt français


À proximité de Terre-Neuve et hors de la juridiction américaine, Saint-Pierre-et-Miquelon devient l’une des plaques tournantes du trafic. Le petit archipel français reçoit légalement whisky canadien, rhum des Antilles, vins, champagnes et spiritueux européens. Autour du port, les entrepôts se multiplient ; ce sont les "temps de la fraude".



Déchargement d’une cargaison de champagne à Saint-Pierre, en 1922.
(Collection Jean-Pierre Andrieux - Smithsonian Magazine) 

 
Les caisses, lourdes et bruyantes lors des transbordements nocturnes, sont souvent remplacées par des sacs de jute garnis de paille. Ceux-ci peuvent être jetés à la mer à l’approche des garde-côtes. Des goélettes et des vedettes gagnent ensuite la Rum Row, au-delà des eaux territoriales américaines, où de petites embarcations viennent charger les bouteilles.

Alain Bourdier, ami lecteur, nous a fait parvenir un document issu du Mob Museum et décrivant la technique d'évitement des garde-côtes par les rumrunners. Voici ce document :



Merci Alain !


La tradition locale veut qu’Al Capone ait séjourné dans l’archipel et conseillé l’emploi des sacs de jute. Aucun document ne le prouve, mais il est sûr que les réseaux de bootleggers ont profité de la plateforme saint-pierraise ; la visite personnelle du gangster demeure, jusqu’à nouvel ordre, une séduisante légende.

C'est surtout de Chicago, qu' Al Capone domine cette économie souterraine. Son organisation contrôle brasseries clandestines, débits de boissons et circuits de distribution, en s’appuyant sur la corruption et la violence. Le massacre de la Saint-Valentin, le 14 février 1929, devient le symbole de cette guerre des gangs : sept hommes liés au concurrent George "Bugs" Moran sont abattus dans un garage. 
Capone est soupçonné, mais sa responsabilité directe ne sera jamais établie. Il sera finalement condamné, mais pour fraude fiscale, non pour trafic d’alcool.



14 février 1929, massacre de la Saint-Valentin : 
le retentissement sonne le réveil des consciences



Volstead au bout du tire-bouchon


À la fin des années 1920, l’échec de la Prohibition nourrit une satire féroce. Le tire-bouchon devient une arme de dérision : les élus prohibitionnistes, Volstead en tête, sont brocardés sous les traits de personnages moralisateurs et hypocrites, transformés, par une savoureuse revanche, en instruments mêmes du plaisir qu’ils prétendaient proscrire.


En voici quelques exemples :


1. L’un de ces objets, breveté en août 1932 par Alfred J. Flauter et fabriqué par les frères Weidlich à Bridgeport, caricature Andrew Volstead. L’homme dont le nom incarne la loi devient lui-même un accessoire de bar. 

 

Collection auteur.


Ici Volstead affiche son refus de l’alcool ; mais quand sa tête tourne en signe de dénégation, apparaît un tire-bouchon caché sous sa redingote. Et le parapluie est un décapsuleur.

D’autres modèles vont jouer sur la duplicité, le masque, le double visage ou le personnage respectable qui dissimule une mèche :

2. L’élu portant cocarde est surnommé OLD SNIFTER : une mèche de tire-bouchon est dissimulée sous la redingote, le menton fait office de décapsuleur, la tête creuse sert de pot à piques.



Collection auteur.


3. Le plus humoristique est certainement ce personnage qui fulmine contre l’alcool ; mais tel Janus, dès qu’on le retourne, apparaissent son rire sardonique et la coupe qu’il tient. Le chapeau sert de doseur à cocktail, la bouche de décapsuleur, le corps dissimule un tire-bouchon et les pieds font place à une cuillère à doser.



Collection auteur


4. Sujet fabriqué aux États-Unis par la Syracuse Ornamental Company ou SYROCO : un Volstead très officiel… et qui ne risque pas d'oublier son tire-bouchon !



Collection auteur


D'autres figurines SYROCO en pâte de bois moulée par compression montrent notamment un barman, un moine ou un chef indien, également dotés du précieux appendice !
 

Enfin, le bouchon saute


5. Le plus spectaculaire de ces objets est sans doute le Death of Prohibition Corkscrew, apparu en 1932, alors que la loi est encore en vigueur mais déjà condamnée. Dans son petit cercueil repose un personnage composé de plusieurs accessoires de bar. La Prohibition n’est plus seulement contestée : elle est littéralement "mise en bière".



Le "Death of Prohibition Corkscrew"
Collection auteur


La Prohibition, née en 1919, n'attend plus que l'inscription de la date de sa mort sur son cercueil !


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Le 5 décembre 1933, le XXIe amendement abroge le XVIIIe — cas unique dans l’histoire constitutionnelle des États-Unis. Après treize années d’application, les bouteilles peuvent de nouveau être produites, transportées, vendues et ouvertes au grand jour, sous réserve des lois propres à chaque État.
Le tire-bouchon sort symboliquement de la clandestinité, mais il n’avait jamais disparu : caves anciennes, pharmacies, sacristies, vins familiaux, bateaux de contrebandiers et speakeasies lui avaient offert mille refuges. La Prohibition voulut mettre l’Amérique au régime sec ; elle ne réussit jamais à la mettre en bouteille. 


Et puisqu’il restait des bouchons, il resta des tire-bouchons.



Ha ! Ha ! Ha !



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Mon inventaire, je l'ai annoncé, est certainement incomplet.
Je serais donc heureux que vous l'enrichissiez en m'adressant d'autres photos de tire-bouchons de la Prohibition, à l'adresse mail du Blog : le blogdestirebouchons@gmail.com



M



Sources principales
• National Archives — XVIIIe et XXIe amendements ; exposition « Spirited Republic: Alcohol in American History ».
• Library of Congress — photographie d’Andrew J. Volstead, Harris & Ewing, 1923.
• National Museum of American History — histoire du vin américain pendant la Prohibition.
• Marc Wortman, « This Tiny French Archipelago Became America’s Alcohol Warehouse During Prohibition », Smithsonian Magazine, 17 janvier 2018.
• Wine History Project — « Corkscrews and Bar Tools Commemorating the End of Prohibition ».

mardi 15 septembre 2026

LE TIRE-BOUCHON ET LA PROHIBITION, PREMIÈRE PARTIE : LE TIRE-BOUCHON DANS LA CLANDESTINITÉ ?



Amis blogueurs, bonjour !


La Prohibition américaine et ses tire-bouchons constitue un sujet qui me trotte dans la tête depuis longtemps.
Je ne suis certainement pas le mieux placé pour rédiger un article sur ce thème, ... mais si j'attends de l'être, je ne l'écrirai jamais, et ça vaut pour bien d'autres sujets : alors, lançons-nous !


Voici donc 

LE TIRE-BOUCHON ET LA PROHIBITION


L'article sera divisé en deux parties :

LE TIRE-BOUCHON ET LA PROHIBITION, PREMIÈRE PARTIE : LE TIRE-BOUCHON DANS LA CLANDESTINITÉ ?


et



LE TIRE-BOUCHON ET LA PROHIBITION, DEUXIÈME PARTIE (à suivre) : TRAFICS, CARICATURES ET REVANCHE DU TIRE-BOUCHON



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LE TIRE-BOUCHON ET LA PROHIBITION, PREMIÈRE PARTIE : LE TIRE-BOUCHON DANS LA CLANDESTINITÉ ?




Volstead, comminatoire !



Des croisades de tempérance à la loi Volstead


"À consommer avec modération"… L’avertissement vaut ici autant pour l’alcool que pour les légendes et les objets auxquels la Prohibition a donné naissance.


Le 17 janvier 1920, les États-Unis se réveillent officiellement "secs". 
Depuis la veille au soir, le XVIIIe amendement est entré en vigueur : fabriquer, vendre ou transporter des boissons alcoolisées est désormais interdit sur l’ensemble du territoire.
On imagine peut-être qu’à cet instant, et comme par magie, les bouteilles ont disparu, que les verres ont été rangés et que les tire-bouchons sont devenus inutiles.

 

Quelques tire-bouchons américains 
des dernières décennies du XIXe siècle et du début du XXe siècle.
(Photographie d’illustration générée).


C’est tout le contraire. Pendant treize ans, les Américains vont continuer à boire — légalement, clandestinement, encouragés médicalement ou religieusement. L’humble tire-bouchon va devenir le discret complice d’une immense désobéissance nationale.


Une longue croisade contre l’alcool


La Prohibition ne naît pas en 1920. Depuis le XIXe siècle, le mouvement de tempérance dénonce l’alcool comme l’une des causes de la pauvreté, des violences familiales, des accidents du travail et du désordre social. Les Églises protestantes, la Woman’s Christian Temperance Union et surtout l’Anti-Saloon League mènent une campagne d’une remarquable efficacité.
Le mouvement rallie des militantes réformatrices, des médecins, des industriels désireux d’employer une main-d’œuvre sobre et une partie de l’Amérique rurale, méfiante envers les saloons urbains associés aux immigrés. La Première Guerre Mondiale ajoute deux arguments : économiser les céréales devient patriotique et les grands brasseurs d’origine allemande sont rendus suspects. Cette convergence morale, sociale et politique permet la ratification du XVIIIe amendement le 16 janvier 1919, deux mois seulement après la fin de la Première Guerre Mondiale !


Volstead donne des dents à l’amendement


L’amendement pose le principe ; encore faut-il définir ce qui est interdit et comment le faire respecter. Andrew J. Volstead, représentant républicain du Minnesota et président de la commission judiciaire de la Chambre, donne son nom au National Prohibition Act. Adopté en octobre 1919 malgré le veto du Président Woodrow Wilson, le "Volstead Act" considère comme intoxicante toute boisson contenant plus de 0,5 % d’alcool.
Volstead n’est donc pas le père de la Prohibition. Le texte a été largement préparé avec l’appui de Wayne Wheeler, puissant dirigeant de l’Anti-Saloon League. Mais c'est son nom qui reste attaché à la loi d’application — et bientôt à toutes les colères qu’elle suscite. Cette célébrité encombrante lui vaudra bientôt d’être transformé en personnage de tire-bouchon.




Andrew J. Volstead, représentant du Minnesota, en 1923.
Photographie Harris & Ewing — Library of Congress. 



Une interdiction moins simple qu’il n’y paraît


Les textes interdisent surtout la fabrication, la vente, le transport et l’importation. Ils ne punissent pas directement le fait de boire. Les caves constituées avant janvier 1920 peuvent continuer à être utilisées par leurs propriétaires ; chez les plus prévoyants, le tire-bouchon n’a donc rien d’un instrument clandestin. Encore faut-il que le stock dure treize ans.
Les exceptions sont nombreuses. Le vin destiné au culte reste autorisé et l’alcool peut être prescrit comme médicament. Médecins, pharmaciens et ministres du culte deviennent ainsi les gardiens de voies d’approvisionnement parfaitement légales — du moins en apparence. La consommation sacramentelle et les affections justifiant quelques rasades de whisky connaissent une croissance exponentielle qui laisse soupçonner bien des conversions ou des maladies opportunes.

Les lieux de culte étant parmi les seuls débouchés légaux pour l’alcool, la production de vin sacré explose en effet : 
"La production de raisin dans la Californie fortement catholique romaine a augmenté de 700 % pendant la prohibition", écrit Gregory Elder, professeur d’histoire et de sciences humaines au Moreno Valley College et prêtre catholique romain.

La demande restant très forte, la contrebande s'organise, les bootleggers utilisant de puissantes voitures - les "go fast" de l'époque - pour tenter de semer la police.

[Le mot bootlegger fait référence à l'habitude qu'avaient certains fraudeurs de cacher une bouteille plate d'alcool dans leur botte pour franchir des contrôles.]



Voiture de bootleggers et son chargement (Internet)


La production familiale fournit une autre échappatoire. Raisins, jus et concentrés peuvent être vendus ; les viticulteurs californiens expédient leurs récoltes vers l’Est, allant jusqu'à mettre en garde leurs clients : le jus de raisin risque de fermenter en vin dans les maisons ! 
Et une fois mis en bouteille et bouché, il faudra bien un tire-bouchon pour libérer ce vin.



Vieilles bouteilles, vieux alcools et tire-bouchons de la Prohibition.
Collection et photographie Marc Ouvrard.



Le tire-bouchon n’est pas interdit


C’est une précision essentielle pour le collectionneur : posséder, fabriquer ou vendre un tire-bouchon ne constitue pas une infraction. Les eaux minérales, les préparations pharmaceutiques et diverses bouteilles alimentaires utilisent toujours le liège. Les fabricants peuvent poursuivre leur activité et associent volontiers le tire-bouchon au décapsuleur : un même outil ouvre officiellement un soda et, plus discrètement, une bouteille de vin.
Il faut donc se garder de baptiser trop vite "tire-bouchon de la Prohibition" n’importe quel modèle des années 1920. Sans inscription, publicité ou iconographie explicite, rien ne permet de savoir s’il a ouvert une bouteille autorisée, un vin familial ou une cargaison arrivée dans la nuit. 


Dans la seconde partie, nous suivrons justement ces bouteilles jusqu’aux bars clandestins ou speakeasies — avant de voir Volstead lui-même caricaturé en tire-bouchon.



M


 

mardi 1 septembre 2026

LES AVENTURES D'UN TIRE-BOUCHON, LONDRES, 1775

 

Amis blogueurs, bonjour !


C'est à notre ami Dirk Gondry que nous devons l'article du jour, article initialement publié en anglais, mais qu'il a bien voulu traduire pour nous en français sous le titre :

LES AVENTURES D'UN TIRE-BOUCHON, LONDRES, 1775.

Dirk Gondry, collectionneur belge, vit dans les environs de Gand. 
Bibliophile et hélixophile, il se présente ainsi : "je possède aujourd’hui environ 130 livres, tandis que les quelques tire-bouchons de ma jeunesse sont devenus une collection de quelque 1 600 pièces, réunies dans ce que nous appelons tout simplement, chez nous, "la chambre des tire-bouchons"...
C'est sur les réseaux sociaux que nous avons lié connaissance en espérant nous rencontrer vite !

Dirk a ainsi publié sur Facebook un article intitulé 
THE ADVENTURES OF A CORK-SCREW, LONDON, 1775
lequel m'a semblé avoir toute sa place sur le Blog des tire-bouchons.

Voici donc la traduction proposée par Dirk :


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En 1775, vingt ans avant que Samuel Henshall n’obtienne son célèbre brevet britannique pour un tire-bouchon, paraissait à Londres The Adventures of a Cork-Screw. 





Cet ouvrage, publié anonymement, fut imprimé pour T. Bell, libraire établi à Bell Yard, Temple Bar. Avec ses 170 pages, il ne s’agit nullement d’un traité technique consacré aux tire-bouchons, mais d’un roman satirique dans lequel un tire-bouchon sert de fil conducteur à une succession de personnages et d’événements.

L’ouvrage appartient à une tradition littéraire typique du XVIIIe siècle, celle des "it-narratives", récits dans lesquels un objet du quotidien passe d’un propriétaire à un autre, entraînant ainsi le lecteur à travers les différentes couches de la société. L’auteur utilise ce procédé pour faire la satire, comme l’annonce la longue page de titre elle-même, "des vices, des folies et des mœurs de l’époque présente".

[It-narrative (ou roman de circulation) : genre littéraire anglais du 18e et 19e siècle où le personnage principal est un objet inanimé ou un animal qui voyage de main en main.]

Le tire-bouchon joue un véritable rôle dès les premières pages. Le premier chapitre est intitulé "Declamation over a Cork-Screw" ("Déclamation sur un tire-bouchon"), et le récit s’ouvre sur le narrateur sortant un tire-bouchon de sa poche. Au fil des aventures de l’objet, nous rencontrons des lords et des ladies, fréquentons des tavernes, et croisons mariages, soldats, prisons, juges et bien d’autres personnages.

L’édition originale londonienne ne comporte aucune illustration au sens traditionnel du terme, bien qu’elle soit ornée de plusieurs motifs typographiques caractéristiques de l’époque. Les pages reproduites ici proviennent de l’exemplaire de l’édition originale de 1775 conservé à la British Library et numérisé par Google Books.





Table des matières et début du chapitre I
(Edition originale 1775 - British Library)


La cinquième image, "Entrance into the Temple & Temple Bar", fut dessinée par Samuel Wale et gravée par Edward Rooker en 1761, soit seulement quatorze ans avant la parution du livre. Elle représente les environs de Temple Bar à Londres.





Cette vue est particulièrement intéressante puisque T. Bell, l’éditeur et libraire de The Adventures of a Cork-Screw, était établi tout près de là, au 26 Bell Yard, Temple Bar, adresse qui figure sur la page de titre. Cette gravure nous offre ainsi un aperçu contemporain du quartier londonien dans lequel le livre fut publié et vendu.

Pour un collectionneur de tire-bouchons, l’intérêt de cet ouvrage réside avant tout dans son ancienneté. Dès 1775, le tire-bouchon était manifestement un objet du quotidien suffisamment familier et immédiatement reconnaissable pour pouvoir devenir le personnage central de tout un roman.


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C'est faute d'avoir connu alors ce très intéressant document que je ne l'ai pas évoqué dans mon livre "Le tire-bouchon aux XVIIe et XVIIIe siècles - Chrono-géographie d'une révolution en Occident", au chapitre "Le tire-bouchon dans la littérature".
Mais ainsi va la vie : tout travail de recherche a vocation à être approfondi, remis en cause, complété...

Merci Dirk pour cette belle contribution. 



M

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