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Voici le troisième et dernier article consacré à L'énigme du noyé au "tirbouchon".
Les liens ci-après vous permettent de retrouver les deux premiers articles :
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3. LA VICTIME INCONNUE
L'homme, tiré hors de l'eau par le Chevalier de Caligny, puis transporté au corps-de-garde de Luc, est mort sans reprendre connaissance.
Il a rapidement été fouillé et, selon le témoignage des paysans garde-côtes présents : "On ne lui a point trouvé d’argent ; il avoit dans ses poches un mouchoir, une tabatière, une clef & un tirbouchon."
Pas de papiers non plus donc, mais un chapelet lequel ne sera évoqué que lors de l'inhumation.
Un pèlerin ?
Selon les articles de presse, "cet homme inconnu, et qui étant sans doute venu en pèlerinage à la Délivrande, avoit été curieux de voir la mer..."
[Concernant le pèlerinage de la Délivrande :
La chapelle de la Délivrande, à quatre lieues de Caen et seulement à une petite lieue de Luc et de la mer, était le premier lieu de dévotion de Normandie, voire du royaume : la miraculeuse statue de la Vierge Noire y attirait depuis des siècles croyants et personnalités soucieuses de descendance.]
A cette époque, le pèlerinage se limitait à la chapelle Notre-Dame, entourée du hameau de La Délivrande, hameau dépendant alors de la commune de Luc.
La démarche d'un croyant venant invoquer la Vierge était donc une pratique fréquente au XVIII° siècle et il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il y ajoute une excursion à pied jusqu'à la mer proche.
Un chemin empierré, malgré les fondrières, prolongeait jusqu'à la mer le chemin des pèlerins, itinéraire obligé pour les voitures venant de Caen jusqu'au terminus de la Délivrande.
Sur ce point, la version publiée par la presse est solide : c'est en effet au bout de ce chemin que l'homme tomba à la mer et se noya.
Le "noyé au tirbouchon" était un homme de qualité...
On l'a vu, les articles des "Petites Affiches", puis de la Gazette, tiennent plus de l'éloge du sauveteur que de l'analyse journalistique. C'est que dans cet esprit, la qualité de la victime ne peut que rejaillir sur celle du sauveteur :
"Cet homme inconnu, & qui étant sans doute venu en pèlerinage à la Délivrande avoit été curieux de voir la mer, pouvoit être âgé de 60 ans, taille de cinq pieds quatre pouces, chauve, le reste des cheveux & les sourcils gris, les yeux bleus & fendus, le nez aquilin, la bouche un peu fendue, ayant un chapeau, une perruque ronde et noire, une rodingote de pluche grise, une veste de drap gris d’épine, boutons unis, une culote de panne noire ciselée, doublée de peau, des bas de laine gris bleu mêlés, des souliers fins avec des boucles de pincebeck, une bonne chemise avec des manchettes d’une petite dentelle large d’un demi pouce, & des boutons de manche de pincebeck."
L'inconnu est décrit comme âgé d'une soixantaine d'années, mesurant 5 pieds quatre pouces, soit environ 1,73 m, ce qui était plutôt grand pour l'époque.
Yeux bleus, nez fin et courbé, il est chauve hormis quelques poils gris et porte un chapeau et une perruque ronde et noire.
La présence du chapeau étonne chez un noyé : il fallait bien qu'il l'ait conservé sur la tête ; à défaut, on imagine mal le Chevalier, tout occupé à ramener l'homme et à essayer de le sauver, se préoccuper aussi de son chapeau ?
Homme de qualité, citadin à n'en pas douter, il était vêtu à la mode de son temps : perruque et chapeau, redingote, veste, chemise de dentelle, culotte, bas, souliers à boucle.
Chapeau, redingote, chemise de dentelle, culotte, bas, souliers à boucles...
Une tenue typique de la mode sous Louis XV.
Les couleurs portées forment un camaïeu de blanc, de gris et de noir, sans effet tapageur.
Les vêtements sont de bonne qualité, "pluche" et "panne" correspondant à des tissus de type velours brillant. Il en va de même pour sa "bonne chemise avec des manchettes d'une petite dentelle large d'un demi-pouce".
Boutons de manchette et boucles de chaussures sont en "pincebeck" : ce nom étonnant est celui, à peine déformé, d'un horloger anglais, Christopher Pinchbeck, inventeur d'un alliage de zinc et de cuivre portant son nom, le "pinchbeck"... un alliage doré donc.
L'homme portait "une culotte de panne noire ciselée, doublée de peau". C'est là un vêtement de qualité, renforcé et adapté aux voyages à cheval ou en carrosse : l'homme n'était pas venu à pied.
La tenue est celle d'un bourgeois citadin.
"Il a été inhumé le 8 à Luc."
Les articles de presse indiquaient que l'homme avait été enterré le 08 à Luc.
L'état-civil était alors tenu par les prêtres : c'est donc dans le registre paroissial que je devais chercher. Mon espoir était que peut-être j'y trouverais quelque mention ajoutée ultérieurement et donnant l'identité de la victime ?
De fait, le registre paroissial de Luc, retrouvé sur le site des archives départementales du Calvados, garde la trace de ces obsèques :
"Le huit octobre a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse un homme inconnu qu'on a trouvé mort ayant sur lui un chapelet, vêtu d'une redingote blanche, âgé d'environ soixante ans, haut d'environ cinq pieds, de poils blancs, en présence de Louis Le Marchand et de Jacques Le Moulinier qui ont signé."
Deux jours après la noyade, l'homme non identifié avait donc été inhumé : un tel délai est habituel, mais confirme l'impression d'une enquête sommaire !
Et, on le voit, rien dans cet acte n'est de nature à faciliter une identification.
Trois éléments diffèrent cependant entre articles de presse et acte de décès : la taille de l'homme, la couleur de la redingote et la présence d'un chapelet.
Quant à la taille, il s'agit dans les deux cas de simples estimations.
La redingote grise est devenue blanche... peut-être parce que mouillée elle avait semblé grise et qu'elle a séché depuis ?
Le chapelet, dont l'homme est dit porteur, ne figurait pas dans la liste des objets trouvés dans ses poches : il renforce pourtant l'hypothèse du pèlerinage.
Enfin, il n'y a pas de mention rectificative de l'acte a posteriori, susceptible de nous donner une identité.
Pour l'état-civil, la victime est et restera inconnue.
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Des objets personnels anonymes
Les témoins du décès avaient présenté à Pierre Paul Le Marchant de Caligny, seigneur des lieux, les objets prélevés dans les poches du noyé.
C'est ce qui lui permettra d'indiquer dans les articles de presse la présence des quatre objets, dont notre "tirbouchon".
Mais ces objets étaient-ils au complet ?
Le chapelet au moins semble avoir échappé à la fouille ou avoir été négligé.
Cet inconnu, au demeurant voyageur de qualité, aurait été trouvé sans argent, avec seulement quatre objets personnels, listés mais non décrits.
Cet inventaire indique "en creux" que l'homme n'était pas – ou plus - porteur de documents susceptibles de permettre son identification.
Cette absence de documents d'identité ouvre la voie aux conjectures : l'homme en disposait forcément pour voyager ? Les avait-il laissés dans sa chambre d'auberge ? Les avait-il perdus ?
L'absence d'argent est plus surprenante : le noyé a conservé son chapeau, mais pas sa bourse !
Au XVIIIe siècle comme à notre époque, il était impossible de voyager sans disposer d'une somme confortable. Et les paiements se faisaient en espèces sonnantes et trébuchantes. L'homme aurait donc dû porter une bourse. Se l'était-il fait voler ? avant ou après sa noyade ?
La présence du mouchoir n'est pas négligeable. Elle confirme le statut social d'un homme distingué. Depuis le XVIIe siècle en effet, le mouchoir est un accessoire vestimentaire et participe de l'apparence de l'honnête homme.
Il en va de même concernant la tabatière : priser son tabac, un tabac fortement taxé sous le règne de Louis XV, n'est à la mode que dans les catégories sociales supérieures.
La présence de la clef, enfin, intrigue : peut-être s'agissait-il d'une clef de porte ? la porte d'une chambre d'auberge ? à moins qu'il ne s'agisse d'une clef de coffre où auraient été serrés son argent et ses papiers ?
Quant au "tirbouchon"...
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Le "tirbouchon"
Nous sommes en 1768.
A cette époque, et même dans les provinces productrices, le vin bouché n'est présent qu'en ville et seulement dans les grandes maisons. Ailleurs, et notamment dans les tavernes dites "à pinte et à pot", le vin est tiré au tonneau et servi à la cruche.
L'usage du tire-bouchon inventé un siècle plus tôt s'est logiquement répandu, mais uniquement dans les classes aisées consommatrices. Chaque tire-bouchon est pour son propriétaire, un objet personnel de valeur, symbole de statut social. On l'emporte habituellement avec soi et la fabrication en tient compte : les tire-bouchons de poche des premières décennies sont le plus souvent constitués d'un anneau et d'une mèche vissée dans un étui de protection de belle qualité.
Le tire-bouchon au XVIIIe siècle, objet nomade des plus aisés.
Détails du tableau de Hogarth, 1732-1733 :
le négociant et l'ecclésiastique portent leur tire-bouchon au doigt.
Nous sommes en 1768, nous l'avons dit, mais en Normandie.
Un pays de cidre et non de vin, et l'utilisation d'un tire-bouchon n'est pas nécessaire pour ouvrir une bouteille de cidre. La présence du "tirbouchon" est donc plutôt incongrue en campagne.
C'est d'ailleurs peut-être la rareté de l'objet dans cette région qui explique qu'il ait été orthographié "tirbouchon" dans les articles de presse... alors que cinquante ans plus tôt, en 1718, l'Académie Française avait déjà consacré la graphie que nous utilisons aujourd'hui encore : "tire-bouchon".
Le "tirbouchon" de l'homme nous renseigne sur sa condition et interpelle quant à sa présence sur la côte normande : c'est un bourgeois citadin, venu d'un lieu – proche ou lointain - où la consommation régulière de vin bouché justifie l'usage d'un tire-bouchon et sa présence en poche.
Et c'est ce bourgeois qui marchait le 06 octobre 1768 sur le chemin de Luc, un chemin bordé de cultures maraichères.
Un personnage aussi inhabituel devait détonner dans le paysage rural !
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Quid de l'enquête d'identification ?
C'est à Pierre Paul Le Marchant de Caligny, seigneur des lieux, que revenait le droit de justice et donc le devoir d'engager une enquête sur cet homme venu mourir chez lui, par suicide, meurtre ou accident.
Que pouvait-il donc commander à sa propre police ?
- Procéder à un interrogatoire serré des paysans garde-côtes présents dans le corps-de garde, à la recherche de versions différentes.
- Rechercher d'éventuels témoins sur le chemin menant de La Délivrande à la mer : le chemin traversait une zone maraichère où les familles paysannes devaient s'activer nombreuses dans la lumière d'un jeudi après-midi d'octobre.
- Repérer à la Délivrande la taverne où notre homme pouvait avoir déjeuné.
Pèlerinage de la Délivrande :
au fond, à gauche, arrivée d'une diligence ;
derrière la chapelle, vers la droite, la route qui va vers Luc
(Revue Patrimoine de Luc, n° 31, page 12 - été 2017).
- Retrouver trace du carrosse (ou du cheval) l'ayant conduit jusque-là.
- Rechercher, entre La Délivrande et Caen, l'auberge où il avait pu dormir... la clef aurait pu y ouvrir une chambre ou un coffre et donner accès à quelque passeport.
L'enquête ne devait pas être trop ardue : les moyens de transport et les lieux d'hébergement n'étaient alors pas bien nombreux.
Dans son roman "Bouvard et Pécuchet", inspiré de ses voyages entre Caen et Falaise, Gustave Flaubert nous décrit La Délivrande vers 1850 :
Ses héros "louèrent un vieux cabriolet, qui, après douze heures de route, les déposa devant l'auberge.
Ils eurent une chambre à deux lits, avec deux commodes supportant deux pots à l'eau dans des petites cuvettes ovales, et l'hôtelier leur apprit que c'était "la chambre des capucins" sous la Terreur. On y avait caché la dame de la Délivrande [la statue de la Vierge Noire] avec tant de précaution que les bons Pères y disaient la messe clandestinement."
Retrouver la trace du passage de notre homme relevait de la simple enquête de police...
Aux Archives Départementales du Calvados, on me permit d'examiner le plumitif d'audience du Bailliage Criminel de Caen pour la période de 1768 à 1771. Je parcourus ainsi des dizaines d'informations ouvertes, interrogatoires, plaintes et enquêtes : sans succès.
Aucune trace d'enquête archivée !
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Mais rien de tout ça n'était prioritaire pour Pierre Paul Le Marchant de Caligny : plutôt que subir l'éventuelle critique, notamment des religieux qui lui disputaient son titre de seigneur de la paroisse et donc aussi le droit de justice, il valait mieux régler l'affaire au plus vite, enterrer un inconnu, et valoriser le courage de son fils Hubert François Guillaume Le Marchant de Caligny.
Notre noyé au "tirbouchon" resterait inconnu !
Et nous ignorons tout du devenir du Chevalier de Caligny après 1775 et la dissolution des deux compagnies de Mousquetaires de la garde du Roi, sinon que la famille s'est éteinte avec la mort de son frère Philippe Paul Aimé en 1817... dommage : la correspondance du Chevalier nous aurait peut-être livré d'autres informations ?
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Ces trois articles sont une réécriture du livre L'énigme du noyé au "Tirbouchon" :
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J'adresse de sincères remerciements à Françoise Vergnault, Valérie Moritz, Pascal Lamy (aujourd'hui décédé) et aux personnels des Archives Départementales du Calvados, particulièrement Delphine Marie-Marguerite, pour leur aide précieuse.
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