Amis blogueurs, bonjour !
Comme promis, voici la seconde partie de mon article :
LA PROHIBITION, DEUXIÈME PARTIE : TRAFICS, CARICATURES ET REVANCHE DU TIRE-BOUCHON
D’Al Capone à la mise en bière de la "Noble Expérience"
La loi n’a pas supprimé la soif : elle a changé ses fournisseurs. Derrière les portes anonymes des speakeasies, le tire-bouchon et le décapsuleur rejoignent le matériel du barman clandestin. Il faut ouvrir vite, servir sans bruit et faire disparaître les bouteilles compromettantes. L’objet n’a pas changé de fonction ; il est simplement passé de la table familiale à l’arrière-salle.
Quand la contrebande devient une industrie
La Prohibition livre une part considérable du commerce de l’alcool aux organisations criminelles. Des réseaux structurés assurent fabrication, importation, stockage, transport et protection des entrepôts. Bateaux rapides, camions, garages, caches et policiers achetés composent une véritable chaîne logistique.
Derrière chaque bouteille ouverte clandestinement se trouvent désormais un producteur, un négociant, un passeur, un transporteur, parfois un policier corrompu et, au bout du comptoir, un tire-bouchon juridiquement innocent.
Saint-Pierre-et-Miquelon, l’entrepôt français
À proximité de Terre-Neuve et hors de la juridiction américaine, Saint-Pierre-et-Miquelon devient l’une des plaques tournantes du trafic. Le petit archipel français reçoit légalement whisky canadien, rhum des Antilles, vins, champagnes et spiritueux européens. Autour du port, les entrepôts se multiplient ; ce sont les "temps de la fraude".
Déchargement d’une cargaison de champagne à Saint-Pierre, en 1922.
(Collection Jean-Pierre Andrieux - Smithsonian Magazine)
Les caisses, lourdes et bruyantes lors des transbordements nocturnes, sont souvent remplacées par des sacs de jute garnis de paille. Ceux-ci peuvent être jetés à la mer à l’approche des garde-côtes. Des goélettes et des vedettes gagnent ensuite la Rum Row, au-delà des eaux territoriales américaines, où de petites embarcations viennent charger les bouteilles.
La tradition locale veut qu’Al Capone ait séjourné dans l’archipel et conseillé l’emploi des sacs de jute. Aucun document ne le prouve, mais il est sûr que les réseaux de bootleggers ont profité de la plateforme saint-pierraise ; la visite personnelle du gangster demeure, jusqu’à nouvel ordre, une séduisante légende.
C'est surtout de Chicago, qu' Al Capone domine cette économie souterraine. Son organisation contrôle brasseries clandestines, débits de boissons et circuits de distribution, en s’appuyant sur la corruption et la violence. Le massacre de la Saint-Valentin, le 14 février 1929, devient le symbole de cette guerre des gangs : sept hommes liés au concurrent George "Bugs" Moran sont abattus dans un garage.
Capone est soupçonné, mais sa responsabilité directe ne sera jamais établie. Il sera finalement condamné, mais pour fraude fiscale, non pour trafic d’alcool.
14 février 1929, massacre de la Saint-Valentin :
le retentissement sonne le réveil des consciences
Volstead au bout du tire-bouchon
À la fin des années 1920, l’échec de la Prohibition nourrit une satire féroce. Le tire-bouchon devient une arme de dérision : les élus prohibitionnistes, Volstead en tête, sont brocardés sous les traits de personnages moralisateurs et hypocrites, transformés, par une savoureuse revanche, en instruments mêmes du plaisir qu’ils prétendaient proscrire.
En voici quelques exemples :
1. L’un de ces objets, breveté en août 1932 par Alfred J. Flauter et fabriqué par les frères Weidlich à Bridgeport, caricature Andrew Volstead. L’homme dont le nom incarne la loi devient lui-même un accessoire de bar.
Ici Volstead affiche son refus de l’alcool ; mais quand sa tête tourne en signe de dénégation, apparaît un tire-bouchon caché sous sa redingote. Et le parapluie est un décapsuleur.
D’autres modèles vont jouer sur la duplicité, le masque, le double visage ou le personnage respectable qui dissimule une mèche :
2. L’élu portant cocarde est surnommé OLD SNIFTER : une mèche de tire-bouchon est dissimulée sous la redingote, le menton fait office de décapsuleur, la tête creuse sert de pot à piques.
Collection auteur.
3. Le plus humoristique est certainement ce personnage qui fulmine contre l’alcool ; mais tel Janus, dès qu’on le retourne, apparaissent son rire sardonique et la coupe qu’il tient. Le chapeau sert de doseur à cocktail, la bouche de décapsuleur, le corps dissimule un tire-bouchon et les pieds font place à une cuillère à doser.
Collection auteur
4. Sujet fabriqué aux États-Unis par la Syracuse Ornamental Company ou SYROCO : un Volstead très officiel… et qui ne risque pas d'oublier son tire-bouchon !
Collection auteur
D'autres figurines SYROCO en pâte de bois moulée par compression montrent notamment un barman, un moine ou un chef indien, également dotés du précieux appendice !
Enfin, le bouchon saute
5. Le plus spectaculaire de ces objets est sans doute le Death of Prohibition Corkscrew, apparu en 1932, alors que la loi est encore en vigueur mais déjà condamnée. Dans son petit cercueil repose un personnage composé de plusieurs accessoires de bar. La Prohibition n’est plus seulement contestée : elle est littéralement "mise en bière".
Le "Death of Prohibition Corkscrew"
Collection auteur
La Prohibition, née en 1919, n'attend plus que l'inscription de la date de sa mort sur son cercueil !
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Le 5 décembre 1933, le XXIe amendement abroge le XVIIIe — cas unique dans l’histoire constitutionnelle des États-Unis. Après treize années d’application, les bouteilles peuvent de nouveau être produites, transportées, vendues et ouvertes au grand jour, sous réserve des lois propres à chaque État.
Le tire-bouchon sort symboliquement de la clandestinité, mais il n’avait jamais disparu : caves anciennes, pharmacies, sacristies, vins familiaux, bateaux de contrebandiers et speakeasies lui avaient offert mille refuges. La Prohibition voulut mettre l’Amérique au régime sec ; elle ne réussit jamais à la mettre en bouteille.
Et puisqu’il restait des bouchons, il resta des tire-bouchons.
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Mon inventaire, je l'ai annoncé, est certainement incomplet.
Je serais donc heureux que vous l'enrichissiez en m'adressant d'autres photos de tire-bouchons de la Prohibition, à l'adresse mail du Blog : le blogdestirebouchons@gmail.com
M
Sources principales
• National Archives — XVIIIe et XXIe amendements ; exposition « Spirited Republic: Alcohol in American History ».
• Library of Congress — photographie d’Andrew J. Volstead, Harris & Ewing, 1923.
• National Museum of American History — histoire du vin américain pendant la Prohibition.
• Marc Wortman, « This Tiny French Archipelago Became America’s Alcohol Warehouse During Prohibition », Smithsonian Magazine, 17 janvier 2018.
• Wine History Project — « Corkscrews and Bar Tools Commemorating the End of Prohibition ».



































