Amis blogueurs, bonjour !
Pas de tire-bouchon aujourd'hui !
Je vous l'annonçais dans mon précédent article
J'ai chiné une belle bouteille ancienne il y a quelques jours aux Puces du Touquet - Paris Plage, au cœur du marché couvert, magnifique bâtiment classé.
Elles étaient deux bouteilles de verre noir à s'ennuyer dans un coin, mais seule la plus grande m'attirait :
Elle arborait fièrement sa double cordeline, comme un diadème de diamants. Le vendeur ignorait tout d'elle et me la céda pour un prix modeste, presque surpris de mon intérêt. Il m'aurait volontiers fait un prix pour les deux, mais l'autre était une bourguignonne beaucoup plus tardive.
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Identification.
L'allure générale est celle d'une bouteille normande en "pot de fleur" ou tronconique inversée, avec un col presque aussi haut que le corps.
Le verre de couleur olive très foncée, dit aussi verre noir, est le signe d'une fabrication à la houille. Et quelques bulles ou défauts montrent - si besoin était - que la bouteille a été soufflée à la bouche. Aucune couture verticale de moule n'est visible : le corps a probablement été formé dans un moule de fond.
La double cordeline résulte de l'application à chaud de deux cordons de verre très irréguliers.
Le fond porte une cicatrice annulaire d’arrachement, témoignant de l'utilisation d’un pontil en verre cylindrique creux, technique habituelle au XVIIIe siècle.
Le pontil conserve la partie en verre noir demeurée sur la canne de soufflage (haut du goulot) après détachage de la bouteille précédemment soufflée et étirée. Ce reste de verre noir est réchauffé à la gueule du four puis pressé dans le fond de la bouteille en cours de fabrication pour assurer contenance et stabilité, avant d'être cassé.
Il me faut encore vous donner les mensurations de notre bouteille :
Hauteur : 310 mm, dont corps : 160 mm.
Diamètre de base : 87 mm, diamètre maximal : 97 mm.
Ouverture intérieure du goulot : 17 mm.
Masse à vide : 900 g.
Masse emplie d'eau : 1920 g.
Contenance estimée : 1 020 ml, niveau à 40 mm sous le bord.
Capacité à ras bord : environ 1 030 ml.
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Datation, attribution et usage
Il est difficile - pour ne pas dire impossible - de trouver des modèles identiques pour ces bouteilles anciennes fabriquées artisanalement. Mais deux références peuvent ici nous aider.
La première concerne les fouilles du camp napoléonien d'Etaples, à quelques kilomètres du Touquet :
Une étude intéressante a porté sur les fouilles d'un camp napoléonien à Etaples (1803–1805). L'article de Stéphane Palaude, docteur en histoire de l’Université de Lille III, et Frédéric Lemaire, archéologue des conflits, paru dans le Bulletin de l' AFAV (Association Française pour l’Archéologie du Verre), conduit à voir des analogies techniques avec ces bouteilles du camp d’Étaples, extension du camp de Boulogne.
"En ce qui concerne les bouteilles, il se pourrait très fortement qu’elles proviennent des verreries d’Hardinghen, transférées alors sur le territoire limitrophe de Réty (Pas-de-Calais), à une cinquantaine de kilomètres au nord d’Étaples."
Le mobilier en verre d’un camp de l’armée d’invasion de Napoléon Ier
(Bulletin AFAV 2016).
La seconde référence est le livre Antiques Glass Bottles :
La plus grande similitude est en fait celle de la bouteille normande, dite "Calvados bottle", reproduite par Willy Van den Bossche, Ingénieur de recherche sur le verre ancien et auteur du monumental ouvrage Antiques Glass Bottles. Cette "Calvados bottle" (cf. page 198, planche 146, n° 1), datée vers 1770–1800, est présentée comme une bouteille à calvados et à cidre.
Voici les mesures indiquées par l'auteur :
Hauteur : 340 mm.
Contenance : 960 ml.
Masse : 930 g.
Willy Van den Bossche note la cicatrice de pontil en verre ("blowpipe pontil"). Pour lui, la double cordeline est nécessaire pour ficeler le bouchon sous pression d'une bouteille destinée à contenir du cidre et/ou du calvados.
Cette bouteille et la mienne présentent la même silhouette générale, une masse presque identique, une double cordeline et des traces de pontil de canne en verre.
Leur contenance voisine d’un litre ne prouve pas une fabrication selon le système métrique.
"A gauche : Calvados bottle"
Antiques Glass Bottles de Willy Van den Bossche
Ces comparaisons confirment l’hypothèse :
notre bouteille est une bouteille normande, datable de la fin du XVIIIe siècle, et destinée à contenir du cidre ou du calvados.
La mise en parallèle avec deux bouteilles de calvados qui n'en finissent pas de vieillir chez moi renforce la conviction. Globalement, la silhouette en pot de fleur est restée la même :
Et je trouve que ma très vieille bouteille de calvados Père Magloire, au centre, soutient la comparaison !
Retenons que la bouteille achetée au Touquet ne s'est guère éloignée de son lieu de fabrication, mais a su patienter plus de deux siècles avant de venir jusqu'à nous.
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Une bouteille vide, sans message, et même pas jetée à la mer, mais qui nous a fait faire un beau voyage... dans le temps !
M
Références bibliographiques :
- Stéphane Palaude et Frédéric Lemaire, « Le mobilier en verre d’un camp de l’armée d’invasion de Napoléon Ier », Bulletin de l’AFAV, 2016, p. 108–111.
- Stéphane Palaude, "Les verreries en bouteilles d’Hardinghen et de Réty (Pas-de-Calais). Une production du XVIIIe siècle au long cours.", Bulletin de l’AFAV, 2016, p. 104-107.
- Willy Van den Bossche, Antique Glass Bottles, p. 198, pl. 146, n° 1.



















