jeudi 23 avril 2026

DE XÉRÈS À PARIS : LE VOYAGE D'UNE BOUTEILLE

 

Amis blogueurs, bonjour !


Une bouteille ancienne m'est arrivée il y a quelque temps, héritée de mon frère aîné décédé. Il l'avait achetée il y a très longtemps et y tenait beaucoup : il ne me l'a donc pas donnée, mais il me l'a léguée.

Voici le récit qu'elle me fit :


De Xérès à Paris : le voyage d'une bouteille



On me dirait ordinaire au premier regard. Verre épais, ligne simple, sans recherche d’effet. Et pourtant, tout en moi indique un ailleurs : un mot — "Xérès", avec ses accents —, une forme pensée pour le transport, un sceau frappé comme tatouage à l’épaule. Rien de spectaculaire, mais une cohérence.







Je ne suis pas née pour rester. J'ai été conçue pour circuler, franchir les mers et rejoindre un marché précis : la France de la fin du XIXe siècle, ses négociants, ses relais, ses tables.

C’est ce parcours, lisible à même le verre qui me fait, que je vous propose de suivre.


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La forme qu'on m'a donnée, viatique pour le voyage


On m’avait marquée d’un mot simple : Xérès, avec ces accents étranges pour qui est espagnol, des accents bien français, posés là pour être lus ailleurs. Ce mot n’était pas celui de mon origine. Là-bas, on disait Jerez.

Mais moi, dès ma naissance, j’étais promise à une autre langue.

Je n’étais pas une bouteille de Jerez, pas une bouteille de Sherry destinée à l'Angleterre, j’étais une bouteille de Xérès et mon destin était la France.

Je ne suis pas de celles qui cherchent à séduire.
Mon verre est épais, solide, d'une teinte indécise, plutôt vert olive. De taille mince, je suis large d'épaules et rassure.
Mon fond est ferme, le cul bien pris. Mon col, bien dégagé, est cravaté d'une bague simple. Des bulles, comme paillettes, atténuent une tenue trop austère.
Mais rien d’orné. Je ne suis pas une pièce d’apparat. 
Je suis mieux que cela. Je suis une forme aboutie.


Je suis née peu avant 1890, dans l’orbite de Jerez de la Frontera, là où le vin que je devais contenir prenait lui-même une voie singulière : un vin que l’on fortifie, que l’on mute à l’eau-de-vie de raisin pour arrêter sa fermentation et lui donner cette stabilité, cette puissance tranquille qui permet les voyages lointains.

Comme beaucoup d'autres, je suis née pour voyager et transporter un vin qui tient la mer. Un vin qui a, en quelque sorte, le pied marin.


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La traversée


On nous embarqua de nuit.
Le navire était un petit vapeur de cabotage, trapu, utilitaire, noirci de charbon. Sa machine battait avec régularité, et parfois encore, à l’avant, un peu de toile venait seconder l’effort.
Un navire sans prestige.
Mais adapté à notre route, à notre nombre.
Nous n’étions que quelques passagères acceptées à prix fort.

Dans la cale, au milieu des barriques et des caisses communes, notre petit groupe se distinguait, marqué Jerez, Sherry ou Xérès. Quelques dizaines de bouteilles seulement, partageaient l'appellation : Xérès. Non pas Jerez ou Sherry, mais cette forme française, destinée aux négociants du Havre, de Rouen, de Paris — qui savaient reconnaître, derrière ce mot, un vin à part.
Un vin qui voyage bien. Un vin que l’on sert autrement.


Cadix, Huelva, Lisboa, Porto... les marins égrenaient les noms des ports, se racontaient les aventures, bonnes ou mauvaises, exagérées souvent, vécues là.



Notre vapeur, longeant les côtes.

Et c'est à Porto que fut complétée la cargaison : des cousines nous rejoignaient le temps de notre voyage. Elles poursuivraient vers le négoce londonien.

Dans la cale, l’air était lourd. Le battement de la machine se transmettait jusque dans mon verre, régulier, obstiné.
La météo se dégradait, rendant l'équipage nerveux.
Souvent la mer était si forte que le roulis me faisait heurter mes voisines.
Je ne manquai pas de m'en excuser auprès d'elles, mais surtout je tins.
Mon corps solide conservait sa stabilité dans le désordre. Mon verre absorbait sans rompre.
C'est que même si nous n’étions pas nombreuses, mais nous étions attendues.


En cale, les bouteilles de Xérès passagères privilégiées.


À l’approche des côtes françaises, l’activité tout d'un coup changea. Le vapeur ralentit. Une embarcation nous accosta. Les voix se firent plus courtes.
On descendit dans la cale. On inspecta. On ordonna. On choisit.

Certaines furent prises — celles dont la présence appelait des comptes, ou dont la valeur justifiait qu’on les remarque. Car nous ne valions pas toutes la même attention : quelques-unes, parmi nous, portaient un vin dont la destination ne laissait guère de doute.

Pas toutes. Pas moi. Ou du moins, pas encore. On nous glissa à l’arrière, derrière des caisses anonymes. Le bruit de la machine couvrait les gestes. 
Mon sceau — Xérès — disparut dans l’ombre.

Je venais d'entrer dans les eaux territoriales françaises.

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Le Havre


Le matin était gris lorsque nous entrâmes au port du Havre.
Une lumière plate, des grues, des quais déjà animés. Le vapeur accosta sans cérémonie. Le capitaine était pressé de poursuivre sa navigation vers l'Angleterre.
On déchargea vite. Je fus tirée de l’ombre.
Pour la première fois depuis mon départ, mon titre réapparut : Xérès.
Un homme le lut sans s’attarder. Il savait. On ne discuta pas.

Car moi, j’étais attendue plus loin.
J'allais remonter la Seine jusqu'à la capitale.
Je passai d'une gabarre à une charrette, avant de trouver place dans un entrepôt parisien où des parfums de bois et de vin remplaçaient celles des embruns. Autour de moi, d’autres bouteilles, d’autres vins — mais pas tout à fait les mêmes usages.

Lentement, mais sûrement, de relais en relais, j'approchai de ces tables parisiennes où l’on appréciait ce que je portais : un vin stable, soutenu, façonné par son élaboration — un vin dont on ne parlait pas trop fort du prix, mais qui imposait, à lui seul, une certaine manière de le servir.

Je n’étais pas destinée à tous. Mon sceau le disait.
Un grand capitaine s'éprit de moi, me promit le bonheur.
Et c’est peut-être cela, au fond, qui justifie qu'un siècle et demi plus tard l’on me garde.


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Croyez que c'est un narrateur convaincu qui a retranscrit ces propos.


M


lundi 13 avril 2026

LES TIRE-BOUCHONS EVEREADY


Amis blogueurs, bonjour !


Connaissez-vous les tire-bouchons Eveready ?


J'ai acquis récemment cette belle série de tire-bouchons identiques, mais de couleurs différentes, sur présentoir carton au slogan percutant  :  "Sans effort… débouchez vos bouteilles"



"Sans effort… débouchez vos bouteilles"


Ces tire-bouchons en "matière plastique et vis bois" sont directement inspirés de ceux en bois ou en corne que fabriquaient les tourneries de l'Ain ou du Jura français. 




C'est surtout le jeu de leurs couleurs vives qui m'a séduit, mais l'ensemble avait aussi un côté "déjà vu", la marque EVEREADY me semblant familière : l'identification ne devait donc pas être trop difficile.
Et pourtant...


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Un présentoir identique avait déjà été présenté par Jacques Lapierre dans la revue du CFTB : dans le cahier de l'Extracteur n° 47 de décembre 2006, puis dans le cahier de l'Extracteur n° 74 daté de mars 2014 :




Mais rien ne permettait de trouver des informations sur le fabricant ou le distributeur.

Le présentoir est manifestement conçu pour contenir six tire-bouchons, chacun d’une couleur différente : vert, rouge, bleu, bordeaux, ivoire et jaune.
On notera du même coup que les deux photos présentent des séries incomplètes : cinq tire-bouchons identiques, sauf la couleur, pour six emplacements. Le jaune manque dans ma série, le rouge dans celle présentée dans l'Extracteur.

Des objets ordinaires… mais typiques : les tire-bouchons relèvent d’une production courante des années 1950–60 :
- plastique moulé
- forme simple
- mèche en queue de cochon, sans sophistication particulière.

C’est leur réunion dans un même présentoir, et leur association à une marque forte, Eveready, qui leur donne un intérêt particulier.


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De manière inattendue, la seule entreprise connue sous ce nom d'Eveready est américaine et surtout connue pour les piles, lampes de poche et accessoires photo qu'elle commercialisait au XXe siècle. Peut-être commercialisait-elle aussi d'autres objets : articles de bazar ou cadeaux d'entreprises ? 
Comme moi, Jacques Lapierre se demande si Eveready ne serait pas un généraliste de la distribution, genre " Les 3 Suisses" ... ?




La présence de ce nom sur un présentoir de tire-bouchons peut donc surprendre — sans être totalement inexplicable.

On peut déceler une cohérence graphique : les décors du présentoir et de la boîte ci-dessus contenant un étui pour appareil photo, présentent une unité indéniable :
- fond turquoise aux tonalités douces
- composition dynamique
- graphisme.
La typographie du nom Eveready correspond assez fidèlement à celle utilisée dans les décennies centrales du XXe siècle.

Faut-il y voir une proximité stylistique ou l’indice d’un lien plus direct ? La question reste ouverte.
Les catalogues industriels connus d’Eveready semblent concentrés sur les piles et les lampes. Faut-il en conclure que ce présentoir est étranger à la firme ?
Rien ne permet de l’affirmer de manière définitive.
Sans trancher, plusieurs hypothèses peuvent être envisagées :
- une commercialisation sous marque
- un objet promotionnel
- ou une convergence graphique.


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Une piste européenne ?
Le texte du présentoir, en français du quotidien, suggère un marché francophone.
Une fabrication française n'est donc pas à exclure... Grosfillex peut-être ?
Ce présentoir ne dit peut-être pas tant quelque chose d’Eveready que d’une époque où les frontières entre fabrication, distribution et image de marque se font plus poreuses. Et c’est sans doute là que réside son véritable intérêt.

Je serais évidemment très heureux de recevoir des informations sur Eveready et ces tire-bouchons... et encore plus de pouvoir acquérir le tire-bouchon jaune qui manque à ma série !
Vos propositions sont donc les bienvenues.



M



mardi 7 avril 2026

RETOUR SUR LE XXIXe CONGRÈS DU CFTB À VITORIA-GASTEIZ


Amis blogueurs, bonjour !


Bien sûr, nous avons déjà eu droit à de nombreux reportages photos, et de qualité (je pense en particulier à celui de Martine Romain), il faut donc que j'emprunte d'autres chemins pour vous raconter mon :

XXIXe Congrès du CFTB les 21 et 22 mars 2026 à Vitoria-Gasteiz, capitale de la province d'Alava, au cœur du Pays basque espagnol.



30 ans et un 29° Congrès



Commençons par remercier les organisateurs, Michel Henry et Guy Vankeerberghen : ils méritent d'être applaudis pour l'excellence de leurs choix, tant pour la partie officielle du Congrès que pour le programme facultatif, entre visite de Vitoria-Gasteiz et découverte du vignoble de la Rioja et du musée Vivanco.
Le Musée Vivanco est extraordinaire : j'y reviendrai dans un prochain article.


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La route est longue depuis notre Lorraine, mais nous avons heureusement pu faire étape chez Patrick et Françoise du côté de Vendôme, avant de prendre un petit  "rallongui" pour rejoindre deux complices à Biarritz :



Pour un peu nous oubliions le Congrès !


Notre "bande" s'est ensuite retrouvée dans la Casa Rural de Lecinano del Camino, une belle et grande maison, très confortable, appartenant à la communauté villageoise :




Casa Rural de Lecinano del Camino


Le samedi permit une visite de la ville de Vitoria-Gasteiz, occasion de rappeler sa résistance aux armées napoléoniennes, avant notre éparpillement sur les terrasses des bodega.




Vint le temps des retrouvailles et la remise des "sacs congrès" : un tire-bouchon BOJ spécialement marqué, une bouteille de vin de la Rioja et l'Extracteur. 





Seule déception : notre Cahier Les tire-bouchons des moulins-fabriques du Vexin et de Brie auquel nous avions donné beaucoup d'énergie n'avait pas été (et n'est pas encore) livré par l'imprimeur !



Consolons-nous avec la maquette de la couverture !


Et puis, ce fut le Congrès : la Bourse d'échanges, l'Assemblée Générale, les élections et la passation de pouvoirs entre les Bureaux, entre Jean-Pierre Lamy, Président sortant, et Loïc Bahuet, Président élu. 



Congressistes studieux


Ajoutons-y le dîner savoureux, la vente de gré à gré et le déjeuner final.



Et joyeux hélixo-drilles !
(Merci Martine pour tes photos !)


De belles balades aussi :



les Salines : Valle Salado d’Añana


Barrage sur l'Ebre


A l'enseigne du tire-bouchon : tapas et pinchos


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Bien, me direz-vous, mais et les tire-bouchons ?


Une fois de plus, ventes et achats se sont à peu près équilibrés pour moi. J'ai acheté aux coups de cœur : le Heeley A1 qui me manquait "cruellement", des figuratifs, un Gagnepain, un "peut-être" Pecquet, un canif Eskilstuna... 



Mes achats


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Laguardia


Avant de rentrer, nous sommes encore allés visiter la petite ville médiévale de Laguardia : un pays de géantes !



Géantes !


La promenade y est belle, entre les remparts, les placettes et les ruelles bordées de maisons anciennes... Je me suis rappelé - un peu tard - que les heurtoirs de porte étaient une ancienne passion de Jean-Pierre Lamy et en ai photographié quelques-uns à son intention :



Heurtoirs de porte à Laguardia


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La chute


Et puis, comme à toute histoire, il faut une chute, voici la mienne : 
Nous avons aussi découvert à Laguardia une petite bodega-musée, sans prétention, mais avec tire-bouchons : La Abadia de Morata "El rincon de tus Recuerdos".  
Des milliers d'objets d'un quotidien pas si lointain y sont exposés : aspirateurs, appareils photo, moulins à café, outils, épicerie, jeux et jouets... Les salles sont installées pour partie dans les anciennes caves d'une abbaye et Faustino, le patron, offre un verre de vin à chaque visiteur !







Je vis les tire-bouchons et puis ne vis plus rien : 
la poutre m'avait mis KO !


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Faites le détour, mais baissez-vous !



M


vendredi 3 avril 2026

RAPPORT IEHA N° 2 : NOSOLOGIE DU COLLECTIONNEUR DE TIRE-BOUCHONS PAR LE PR PADVIS

 

Amis blogueurs, bonsoir !


Comme je vous l'avais annoncé, le Professeur Gérard Tirbien, Président de l'Institut d’Études Hélixophiles Appliquées, m'a autorisé à publier un nouveau rapport consacré aux pathologies hélixophiles :





RAPPORT IEHA N° 2 : NOSOLOGIE 
DU COLLECTIONNEUR DE TIRE-BOUCHONS


publié dans les 
Archives de l’IEHA
Service de pathologie des passions collectionneuses
Rapports cliniques sur les addictions hélixophiles
Série d’observations consacrées aux comportements collectionneurs liés aux instruments d’extraction du bouchon


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Rapport n°2 : Nosologie du collectionneur
Tentative de classification clinique des sujets hélixophiles

par le Professeur Augustin Padvis
Historien des mécanismes


Les observations que j'ai réunies depuis plusieurs années montrent que si les sujets atteints d’addiction aux instruments d’extraction du bouchon ont comme point commun de rechercher "la pièce qui manque", tous ne présentent pas les mêmes manifestations comportementales.
Si certains collectionneurs semblent plutôt attirés par la production de fabricants, ou par les mécanismes et leurs variantes, d’autres privilégient la recherche sur le terrain, la documentation, la présentation des objets ou encore l’étude du marché.

Il m'est donc apparu utile de donner mission à nos observateurs pour tenter une première classification des formes cliniques de l'addiction aux tire-bouchons.
Cette classification n’a naturellement rien d’absolu. Dans la pratique, la plupart des sujets présentent une combinaison variable de plusieurs tendances.


Voici les catégories que nous avons cru possible de distinguer :


La mise en scène de la collection avait conduit la journaliste Catherine BELIN* à distinguer deux catégories  de collectionneurs : le "collectionneur vitrine" et le "collectionneur placard". Nous croyons aujourd'hui pouvoir ajouter une troisième catégorie  :  le "collectionneur coffre fort".
Catherine BELIN, "Objets du désir" in Le Républicain Lorrain du 23 juin 2013.

1. Le "collectionneur vitrine" éprouve un besoin évident de montrer et de partager. Ses tire-bouchons sont exposés dans des vitrines soigneusement disposées. Les visiteurs sont volontiers invités à examiner les pièces et les commentaires accompagnent naturellement la présentation.



Jean-Paul Boussat était l'archétype du collectionneur vitrine 


2. Le "collectionneur placard" adopte une attitude différente. Les objets sont conservés dans des tiroirs, des boîtes ou des cartons. L’accumulation peut être considérable sans que la collection soit réellement exposée. L’intérêt du sujet réside surtout dans l’acte de découverte et d’acquisition.
"Pour moi, dit l'un d'eux, le tire-bouchon acquis redevient ferraille !"



Nous ne nommerons pas ce Jacques là !


3. Le "collectionneur coffre fort" se concentre sur quelques pièces d’exception. Craignant de voir ses trésors volés, il les conserve dans des coffres ou armoires fortes.
Il arrive même que ce type de collectionneur n'examine que rarement ses acquisitions, seulement pour se réjouir de les posséder.



Aucun indice ne saurait être donné sur les propriétaires...


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La façon de collectionner, autre critère de classification, a conduit nos observateurs à distinguer :

4. Le documentaliste
Chez lui, chaque nouveau tire-bouchon acquis devient l’objet d’un dossier individuel.
L’objet est photographié sous plusieurs angles. Le collectionneur en décrit soigneusement les caractéristiques : type de vrille, mécanisme, dimensions, matériaux et état de conservation.
Mais le dossier comporte également d’autres informations jugées indispensables :
– le lieu d’acquisition,
– le prix payé,
– les prix observés pour des pièces comparables,
– les résultats d’adjudications en salle des ventes,
– les observations relevées sur différentes plateformes de vente.



Toute ressemblance avec...


Dans certains cas avancés, la documentation finit par intéresser l'archiviste plus que l’objet lui-même.
Certains de ces collectionneurs très savants diffusent volontiers leurs recherches auprès d’autres amateurs et contribuent ainsi à la connaissance historique des tire-bouchons. D’autres conservent jalousement leurs dossiers, se limitant parfois à une simple remarque :
"Il faudra que je publie ça un jour."

5. Le chasseur
Le chasseur de tire-bouchons constitue l’un des types les plus facilement observables dans l’écosystème des brocantes.
Sa première caractéristique est la précocité de son apparition sur le terrain.
Levé très tôt, il arrive, parfois avant même les exposants !
Sa progression est rapide et méthodique. L’œil aux aguets, il parcourt les tables et les caisses d’outils anciens à grande vitesse. La prise en main d’un objet est brève, la décision rapide.



Le premier partout... chacun se reconnaîtra !


Le chasseur ne s’attarde guère dans les conversations : il souhaite achever rapidement son premier tour afin de rejoindre un autre déballage.
Il s’intéresse aux tire-bouchons, mais également à tout objet susceptible de présenter une valeur marchande intéressante.
Il arrive qu’il rencontre une pièce remarquable dont le prix dépasse ses moyens. Dans ce cas il se renseigne, mémorise l’objet et poursuit sa route. Car le chasseur possède souvent une mémoire remarquable des pièces rencontrées. Il sait où elles se trouvent, et surtout qui les possède.
Et sa maîtrise de ce réseau semble parfois lui suffire.

6. L'ingénieur
L'ingénieur s’intéresse avant tout à l’ingéniosité (!) des systèmes.
Les dispositifs à levier, les perfectionnements techniques et les mécanismes brevetés constituent pour lui un domaine d’étude inépuisable et il lui faut montrer en les rassemblant comment la même idée est développée dans le temps et dans l'espace.



Hajo Türler en était le meilleur exemple


Pour ce type de collectionneur, le tire-bouchon n’est pas seulement un objet : c’est une petite machine dont il connait toutes les qualités et tous les défauts. Il aimerait déposer à son tour quelque beau brevet et faire fabriquer l'instrument parfait.
Sa collection s'accroit essentiellement par des achats à d'autres collectionneurs.

7. Le spéculateur
Le spéculateur se distingue par son intérêt pour la valeur marchande des objets et les plus-values réalisables. Il ne garde que l'exceptionnel et revend avec bénéfice ce qui lui semble trop commun.
Très organisé, il constitue des dossiers comprenant l’historique des prix atteints par certains modèles. Les catalogues de ventes et les plateformes spécialisées sont régulièrement consultés.



Le sérieux et les accessoires du brasseur d'affaires


Mais l’une de ses caractéristiques les plus remarquables demeure sa mémoire : il se souvient avec précision des adjudications passées et peut comparer instantanément le prix demandé avec la valeur potentielle du marché.
Nous nous demandons s'il ne s'agit pas là tendanciellement d'un comportement déviant, dont chacun devrait se prémunir.

8. Le spécialiste
Le spécialiste se distingue par une orientation volontairement limitée de sa collection.
Certains se consacrent aux hélices simples, d’autres aux systèmes à leviers. D’autres encore privilégient les tire-bouchons figuratifs ou les plastiques colorés.
Il arrive également que la spécialisation soit géographique : un pays (les tire-bouchons italiens ou allemands) ou une région (les productions des tourneries sur bois par exemple).
Mais la forme la plus fréquente consiste à se consacrer à un fabricant emblématique : Pecquet, Pérille ou Burel par exemple.



Vous avez dit Pecquet ?


Les observateurs de l’Institut ont souvent entendu ces collectionneurs déclarer :
« Très beau modèle… mais ce n’est pas dans mon sujet. »

9. Le "gardien du temps"
Conservateur, le gardien du temps adopte une attitude presque opposée à celle de l'investisseur.
Pour lui, un tire-bouchon acquis ne peut plus quitter la collection.
Même lorsqu’un exemplaire plus intéressant apparaît, il hésite à se séparer du précédent. Chaque objet reste associé à un moment, un souvenir de découverte, une brocante ou une rencontre.



Et après moi ?


Pas question de vendre, il transmettra l'ensemble, à un musée si possible.
La collection croît donc lentement… mais ne diminue jamais.


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Conclusion clinique


On dit souvent que collectionner constitue une façon particulière d’appréhender le monde.
L’observation des sujets hélixophiles semble confirmer cette idée.
Au fil du temps, un phénomène curieux apparaît : la collection prend progressivement les traits dominants de celui qui l’a constituée.
Les archives de l’Institut d'Etudes Hélixophiles Appliquées permettent ainsi d’affirmer que toute collection finit par ressembler à son collectionneur.


Visa de l’Institut
Rédaction principale :
Professeur Augustin Padvis — Historien des mécanismes
Observations de terrain :
Capitaine Édouard Tournette — Chasseur-naturaliste des marchés aux puces
Données documentaires :
Docteur Philibert Papier — Archiviste de l’Institut

Sous la direction du :
Professeur Gérard Tirbien — Président de l’Institut
Comité scientifique :
Levrillé – Labible – Tournette – Papier – Padvis – Turnwell.


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Et vous, vous faites partie de quelle(s) catégorie(s) ?



M & IA


P.S. : Pour la suite, je ne manquerai pas de vous tenir informés des travaux de l'Institut d'Etudes Hélixophiles Appliquées.


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