Amis blogueurs, bonjour !
Mon ami Salvatore m'a montré cette belle photo ancienne. Il les collectionne, comme nous collectionnons les tire-bouchons.
Intrigué, j’ai regardé longuement ce cliché. Peut-être même me suis-je assoupi ? Et même ai-je rêvé que la photographe venait m’expliquer ?
En voici en tout cas le récit, mieux que vrai : vraisemblable !
OÙ EST PASSÉ LE TIRE-BOUCHON ?
Lecture d’une scène de table vers 1913
Photographie originale,
tirage sur papier au ton chaud, format 8 × 10 cm. Verso muet.
Henriette
Je m’appelle Henriette, je suis la cadette. On me présente souvent comme “celle qui s’occupe de tout”, ce qui est une manière polie de dire que je sais où l’on range les verres, les nappes… et les secrets. On me demande aussi, de plus en plus souvent, de prendre les photographies.
On dit que je cadre bien. Que je sais attendre. Que je n’oublie personne. Du coup, je n’apparais jamais, ce qui me va bien.
Voici la photo que je préfère, prise il y a une dizaine d'années...
Scène de table 1913
Les "années 1900" étaient derrière nous, l'art nouveau ne l'était plus tout à fait.
Au-delà des frontières, cette année-là, les conflits se multiplient.
Le lustre hésite, les robes se libèrent sans s’affranchir. André, mon neveu, le seul enfant, n’est plus déguisé en petit adulte, mais pas encore un enfant moderne. Tout indique cette période suspendue de 1913, quand on buvait encore comme avant, sans savoir que le monde allait changer.
Emile et Marguerite venaient de faire installer l’électricité. Le lustre s’en félicitait presque. Il pendait au-dessus de la table avec l’assurance un peu vaine des choses neuves, et sa frange accrochait la lumière comme une coquetterie. Cette clarté-là ne flatte rien : elle révèle. Sous elle, les visages paraissent plus nets, les gestes plus amples, et les certitudes parfois trop visibles.
La table n’avait pas été débarrassée. Le fromage attendait encore entre le couteau et la fourchette, abandonné comme une conversation qu’on n’a pas jugée digne d’être terminée. Dans la boîte en bois, les gâteaux roulés faisaient mine d’être des cigarettes. Louise en tenait une du bout des doigts ; sa sœur, Marguerite, en bonne maîtresse de maison, faisait de même, l'air de ne pas y toucher ; André faisait semblant de fumer.
Les héros du jour
Les trois beaux-frères : Emile, Jules, le mari de Louise, et Paul, le mien, s’étaient levés. Ils occupaient l’arrière-plan comme une petite scène improvisée. Ils buvaient debout, la tête renversée, avec des gestes larges, presque théâtraux. Ce n’était pas la soif qui les guidait, mais le plaisir d’être vus en train de boire.
Leurs costumes étaient impeccables — trop bien coupés pour ces grimaces-là — et c’était précisément ce contraste qui les amusait. On pouvait encore être respectable et faire le pitre, parce que le monde semblait tenir tout seul.
Emile levait le bras comme on lève un argument définitif : pas exactement un toast, plutôt une ponctuation joyeuse adressée à l’instant lui-même. Ils buvaient comme on affirme une certitude, sans imaginer qu’un jour ce geste deviendrait un souvenir, ou pire, une nostalgie.
Les femmes étaient restées assises. Marguerite regardait cette agitation avec une indulgence exercée ; Louise commentait à mi-voix. Leurs robes flottaient un peu plus qu’autrefois, juste assez pour laisser passer l’air. Elles tenaient leurs “cigarettes” sucrées avec une élégance discrète qui n’avait pas besoin de s’expliquer. Elles savaient — sans encore le dire — que les choses changent rarement d’un coup.
Au centre, André s’ennuyait, et cela se voyait. Un ennui calme, appliqué, presque studieux. On l’avait placé là ; il y restait. Son ennui était peut-être la chose la plus moderne de toute la scène.
L’horloge indiquait 11h13. Mais André avait cessé de la regarder depuis longtemps. Il était bien sûr 23h13, et personne ne comptait plus le temps, sauf moi.
J’ai déclenché alors, presque par politesse pour cette pendule qui continuait à faire son travail.
Ma photo
Dans cette ambiance de fin de repas, j’avais quitté ma place à table et pris mon appareil. Marguerite avait haussé les épaules, Louise m’avait souri. Elles savaient que je préférais regarder.
J’ai pris la photographie avec le petit Kodak Vest Pocket que je venais d’acquérir et auquel je m’étais facilement faite. Il tenait dans la main, se glissait dans une poche, et offrait une liberté nouvelle : plus besoin d’ordonner, de faire poser, il suffisait d’attendre que les choses se mettent en place et de savoir saisir l'instant.
Le tirage a été fait sur un papier au ton chaud, ce qui donne à l’image cette belle couleur sépia. La photographie est petite — huit sur dix centimètres — presque modeste. Elle oblige à s’approcher. Le verso est resté muet. Le laboratoire n’a ajouté aucun nom, aucune date, comme si l’image parlerait d’elle-même.
Le tire-bouchon
Et le tire-bouchon ? Voilà la question.
Il n’est pas sur la table. Ce n’est pas un oubli : c’est une règle. Le tire-bouchon est un personnage de passage. Il travaille, puis il disparaît. Il ouvre la bouteille, donne le signal de la suite, et s’éclipse avant qu’on ait le temps de le remercier. Jules l’avait reposé quelque part, j’en étais sûre.
Je crois même savoir où il est passé. Non par divination, mais par habitude. Je l’ai vu souvent circuler, puis quitter le champ, comme quittent le champ tous les objets utiles : un tiroir, une poche, un coin de nappe, une main prudente. Hors cadre, mais pas hors histoire.
C’est pour cela que l’on me demande souvent de prendre les photographies. Comme le tire-bouchon je joue mon rôle, puis je m’efface. Je cadre et déclenche quand l’essentiel est déjà en train de disparaître.
Je ne suis pas sur l’image. Il fallait bien que quelqu’un reste de ce côté-ci, pour regarder sans lever le verre.
Et les collectionneurs le savent mieux que quiconque : les meilleurs tire-bouchons sont ceux dont on ne se souvient pas sur le moment, parce qu’ils ont fait exactement ce qu’on attend d’eux — ouvrir, sans se faire remarquer.
C’est là sans doute notre paradoxe : rendre visible l’outil invisible, donner une histoire à ce qui, par nature, s’efface. Il n’y a pas de tire-bouchon sur cette photographie. Et pourtant, il est partout — dans la bouteille déjà ouverte, dans les gestes trop sûrs d’Émile, de Jules et de Paul, dans la table après le fromage, dans la frange du lustre, dans l’heure exacte indiquée par la pendule, et jusque dans l’ennui patient d’André.
Où est passé le tire-bouchon ?
Dans un tiroir, probablement.
Dans la mémoire, certainement.
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Henriette, Salvatore, M & IA
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