vendredi 8 novembre 2013

1632 : DATE DE NAISSANCE DU TIRE-BOUCHON ? 2° PARTIE (suite et fin)




Amis des bouteilles, des bouchons et des tire-bouchons, bonjour !



Voici comme promis la deuxième et dernière partie de mon article consacré à la naissance du tire-bouchon.

Après les deux premiers chapitres parus le 06 novembre 2013 :
1. Amphores, outres et tonneaux
2. Généralisation de l'usage de la bouteille
les deux autres évoqueront :
3. Evolution du bouchage des bouteilles
4. Naissance du tire-bouchon.
Bonne lecture,
et n'hésitez pas à me faire part de vos commentaires : ils seront les bienvenus !



M



BOUTEILLES, BOUCHONS ET TIRE-BOUCHONS 
2° partie






3. Evolution du bouchage des bouteilles

Vente au détail, transport et conservation dans des bouteilles pourtant jugées peu fiables sont autant de nouvelles pratiques apparues au XVI° siècle et qui obligent à résoudre le problème du bouchage du récipient.
Jusqu'au XVII° siècle, les bouteilles aux formes arrondies (bouteilles oignons) et au goulot pas tout à fait cylindrique ne peuvent être couchées, au risque de fuir.
Les bouchons eux-mêmes ne sont guère hermétiques : paille, herbes, fibres entortillées ou bien morceaux de bois taillés et enveloppés de tissu - les broquelets - sont les matériaux les plus fréquemment utilisés ; l'étanchéité est recherchée par un scellement au suif ou à la cire.
Une autre pratique apparait avec les bouteilles de Digby au XVII° siècle : elle consiste à utiliser un bouchon de verre collé à la pâte d'émeri : l'herméticité est assurée (Cf. l'expression populaire française "bouchée à l'émeri" pour qualifier une personne complètement sourde !), mais il est souvent impossible de déboucher la bouteille sans en casser le col.
La pratique a longtemps perduré, notamment en laboratoire, et les plus anciens d'entre nous se souviennent des flacons pharmaceutiques bouchés à l'émeri.
 
Cependant au XVI° siècle, les négociants anglais redécouvrent au Portugal l'usage du bouchon de liège pour sceller les bouteilles de vin de Porto, pratique héritée du temps des amphores et favorisée par la présence naturelle du chêne-liège dans le Douro.
Le bouchage au liège du vin vendu en bouteilles se développe alors rapidement.
Les bouchons utilisés alors, façonnés à la main, sont coniques : l'obturation est meilleure sinon parfaite, mais la bouteille ne peut toujours pas être couchée.
Incomplètement enfoncés dans les goulots, ces bouchons ne nécessitent pas d'outils spécifiques pour les retirer : une simple pointe appuyée sur le col de la bouteille y suffit.
Même si les cavistes utilisent probablement leurs outils traditionnels de dégustation du vin en tonneau pour extraire les bouchons : percettes, poinçons, pointeaux, perce-fût, pique-fût, coups de poing ou autres gibelets...
les premiers tire-bouchons sont donc des pointes appuyées sur les cols de bouteille !
Et les ébréchures des goulots des bouteilles anciennes témoignent d'extractions répétées.






 Percettes et coups de poing.

 

L'invention de Kenelm Digby, partout imitée, change la donne.
Les goulots de ses bouteilles sont cylindriques et renforcés d'une bague de verre rapportée.
Il devient possible d'y forcer au maillet un bouchon (les boucheuses suivront bientôt).
Kenelm Digby recommande d'utiliser le bouchage au verre dépoli et à l'émeri. Ce mode opérationnel persistera d'ailleurs, de façon marginale, jusqu'au début du XIX° siècle.
Mais le bouchage au liège s'impose néanmoins rapidement grâce à ses atouts : non seulement il est plus facile d'utilisation, moins cher que le verre et disponible sur place ou à proximité des vignobles, mais surtout il favorise un bon vieillissement en bouteille.
Les forêts de chêne-liège ou suberaies s'étendent alors aux XVIII° et XIX° siècles en France : Gascogne, Landes, Maures, Estérel, Corse..., mais aussi au Portugal, en Espagne, en Italie sans oublier l'Afrique du Nord.
Un bouchon de liège spécifique et ligaturé est mis au point pour les champagnes et autres vins mousseux, remplaçant le broquelet de bois, bouchon cylindrique mais à tête élargie pour faciliter enfonçage et extraction.
Et sous la pression (sic ?) des producteurs champenois, la réglementation française s'adapte, avec retard.
Le bouchon conique prévaut pour les vins tranquilles, dès le XVII° siècle.
Il reste d'ailleurs utilisé pour les vins courants ou vins de table jusqu'au XX° siècle (Cf. bouchons capsules).


Bouchons capsules


La maîtrise ultérieure de la fabrication du bouchon cylindrique permet à celui-ci de s'imposer pour les vins de garde achetés par des amateurs fortunés : l'herméticité est alors quasi-parfaite et le vieillissement en bouteilles couchées favorisé ... parfois au risque du "goût de bouchon" !


Bouchons conique, cylindriques, à champagne


Conséquemment, ces consommateurs favorisés font une autre découverte : l'utilisation d'une pointe ne suffit généralement plus à déboucher une telle bouteille bouchée à force ! Pas plus d'ailleurs que les autres outils du caviste !


4. Naissance du tire-bouchon

Après 1632, le tire-bouchon va donc s'imposer pour le meilleur et pas pour le pire !
Avec l'invention de Kenelm Digby, le service d'un vin de qualité suppose une mise en scène réussie du débouchage de la coûteuse bouteille.
Le commerce du vin en bouteille s'est développé grâce à Digby, d'abord porté par les négociants anglais, puis par les producteurs eux-mêmes.
Mais le vin conditionné en bouteille reste un produit élitiste : produit culturel, très cher, on ne le trouve que sur les tables aristocratiques, du clergé ou des grands bourgeois.
Et il n'est pas étonnant de rencontrer des ecclésiastiques parmi les précurseurs de la vis à bouchon (littéralement en Anglais : corkscrew).
On attribue souvent l'idée première de cette vis à bouchon ou vis à bouteille aux utilisateurs de fusils : artilleurs ou chasseurs.

Je crois pour ma part que les chasseurs ont ouvert la voie.
Au XVII° siècle, la chasse est un passe-temps aristocratique ; ses adeptes ont les moyens de posséder leur cave et, hier comme aujourd'hui, on n'imagine guère de parties de chasse sans paniers repas et bouteilles.
Il importe peu malgré tout. Chasseurs et artilleurs ont déjà à leur disponibilité un outil à mèche : le "tire-bourre" ou "tire-balle", pour retirer la bourre de la cartouche par le canon de leur arme.
Détourner l'outil de son usage pour déboucher une bouteille - possédée ou prise - relève de l'évidence. Et une telle idée nait forcément dans beaucoup de têtes en même temps !

Pour Bernard M. Watney et Homer D. Babbidge (in Corkscrews for collectors, 1981), "il est vraisemblable que l'invention a été suscitée par la mèche vrillée, simple ou double du tire-balle fourni avec les armes à feu, à partir des années 1630 en tout cas."
La fréquente répétition de l'exercice d'extraction difficile d'un bouchon récalcitrant et l'exemple des réponses trouvées par les plus imaginatifs d'entre eux conduisent les consommateurs fortunés à rivaliser de vitesse et d'ingéniosité pour fabriquer ou faire fabriquer l'outil le mieux adapté à leur nouveau besoin et le plus apte à trôner sur leurs tables.
Bouteilles de Digby et bouchons forcés sont utilisés sur ces tables dès 1632, et dès 1632 des bouchons résistent donc !
De réceptions en dîners mondains, dans ces relations sociales et de pouvoir, on imagine mal des hôtes en représentation rester impuissants à résoudre un problème immédiat et renouvelé sous le regard de leurs commensaux !
Quelle qu'en soit la forme, la vis à bouchon est une nécessité immédiate.
Des réponses multiples sont nécessairement imaginées simultanément, mais il est impossible de déterminer une antériorité en la matière, les systèmes modernes de protection de la propriété industrielle ne voyant le jour qu'un siècle plus tard, en 1734 (Angleterre).

Les premières vis à bouchon imaginées ne sont pas encore destinées à être commercialisées mais servent à valoriser leurs propriétaires autant qu'à ouvrir les bouteilles.
Preuves d'un statut social élevé, elles sont esthétiques autant que fonctionnelles et la noblesse des matériaux utilisés importe au moins autant que les mécanismes imaginés.
Issues du tire-bourre et utilisées lors de parties de chasse, ces vis à bouchon voyagent dans le fond d'une poche, mèches protégées, et sont pour ces raisons d'emblée associées à d'autres outils : briquet, clé de carrosse, bourre pipe, sceau ... multi-outils préfigurant le couteau suisse.

Multioutils XVIII° siècle :
l'étui est un aiguisoir à couteaux et protège deux tire-bouchons de voyage.


A la fin du XVII° siècle, le tire-bouchon apparait dans l'iconographie et les écrits, signe indubitable d'une large diffusion.
Pour Bertrand B. Giulian (in Corkscrews of the Eighteenth Century, 1995), c'est Nehemiah Grew qui dans un rapport à la Royal Society a donné en 1681 la première mention spécifique d'un « ver » pour extraire des bouchons de liège.
De son côté, Jean-Robert Pitte cite un essai de Hugh Johnson publié en 1700, le London Spy, dans lequel un prêtre a en poche la vis à bouteille qui vient à bout d'un bouchon récalcitrant.


Alors finalement,
même si le premier brevet, celui d'un pasteur, Samuel Henshall, date de 1795,
même si la première description date de 1681,
il me semble juste de prétendre que
le tire-bouchon est un artefact culturel né en 1632
sur la table des amateurs de vins les plus fortunés.



Mais peut-être n'êtes-vous pas d'accord ?




Références bibliographiques :




Le verre et le vin de la cave à la table
du XVII° siècle à nos jours
sous la direction de
Christophe Bouneau et Michel Figeac
Centre d'Etudes des mondes Moderne et Contemporain
publié en 2007 par la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine.

La bouteille de vin
Histoire d'une révolution
par Jean-Robert Pitte
publié en 2013 aux Editions Tallandier. 

Corkscrews for collectors
par Bernard M. Watney et Homer D. Babbidge
première édition, 1981, Stheby Parke Bernet Publications.

Corkscrews of the Eighteenth Century,
par Bertrand B. Giulian
publié en 1995 par Whitespace Publishing.

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