Amis blogueurs, bonjour !
La Prohibition américaine et ses tire-bouchons constitue un sujet qui me trotte dans la tête depuis longtemps.
Je ne suis certainement pas le mieux placé pour rédiger un article sur ce thème, ... mais si j'attends de l'être, je ne l'écrirai jamais, et ça vaut pour bien d'autres sujets : alors, lançons-nous !
Voici donc
LE TIRE-BOUCHON ET LA PROHIBITION
L'article sera divisé en deux parties :
LE TIRE-BOUCHON ET LA PROHIBITION, PREMIÈRE PARTIE : LE TIRE-BOUCHON DANS LA CLANDESTINITÉ ?
et
LE TIRE-BOUCHON ET LA PROHIBITION, DEUXIÈME PARTIE (à suivre) : TRAFICS, CARICATURES ET REVANCHE DU TIRE-BOUCHON
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LE TIRE-BOUCHON ET LA PROHIBITION, PREMIÈRE PARTIE : LE TIRE-BOUCHON DANS LA CLANDESTINITÉ ?
Volstead, comminatoire !
Des croisades de tempérance à la loi Volstead
"À consommer avec modération"… L’avertissement vaut ici autant pour l’alcool que pour les légendes et les objets auxquels la Prohibition a donné naissance.
Le 17 janvier 1920, les États-Unis se réveillent officiellement "secs".
Depuis la veille au soir, le XVIIIe amendement est entré en vigueur : fabriquer, vendre ou transporter des boissons alcoolisées est désormais interdit sur l’ensemble du territoire.
On imagine peut-être qu’à cet instant, et comme par magie, les bouteilles ont disparu, que les verres ont été rangés et que les tire-bouchons sont devenus inutiles.
Quelques tire-bouchons américains
des dernières décennies du XIXe siècle et du début du XXe siècle.
(Photographie d’illustration générée).
C’est tout le contraire. Pendant treize ans, les Américains vont continuer à boire — légalement, clandestinement, encouragés médicalement ou religieusement. L’humble tire-bouchon va devenir le discret complice d’une immense désobéissance nationale.
Une longue croisade contre l’alcool
La Prohibition ne naît pas en 1920. Depuis le XIXe siècle, le mouvement de tempérance dénonce l’alcool comme l’une des causes de la pauvreté, des violences familiales, des accidents du travail et du désordre social. Les Églises protestantes, la Woman’s Christian Temperance Union et surtout l’Anti-Saloon League mènent une campagne d’une remarquable efficacité.
Le mouvement rallie des militantes réformatrices, des médecins, des industriels désireux d’employer une main-d’œuvre sobre et une partie de l’Amérique rurale, méfiante envers les saloons urbains associés aux immigrés. La Première Guerre Mondiale ajoute deux arguments : économiser les céréales devient patriotique et les grands brasseurs d’origine allemande sont rendus suspects. Cette convergence morale, sociale et politique permet la ratification du XVIIIe amendement le 16 janvier 1919, deux mois seulement après la fin de la Première Guerre Mondiale !
Volstead donne des dents à l’amendement
L’amendement pose le principe ; encore faut-il définir ce qui est interdit et comment le faire respecter. Andrew J. Volstead, représentant républicain du Minnesota et président de la commission judiciaire de la Chambre, donne son nom au National Prohibition Act. Adopté en octobre 1919 malgré le veto du Président Woodrow Wilson, le "Volstead Act" considère comme intoxicante toute boisson contenant plus de 0,5 % d’alcool.
Volstead n’est donc pas le père de la Prohibition. Le texte a été largement préparé avec l’appui de Wayne Wheeler, puissant dirigeant de l’Anti-Saloon League. Mais c'est son nom qui reste attaché à la loi d’application — et bientôt à toutes les colères qu’elle suscite. Cette célébrité encombrante lui vaudra bientôt d’être transformé en personnage de tire-bouchon.
Andrew J. Volstead, représentant du Minnesota, en 1923.
Photographie Harris & Ewing — Library of Congress.
Une interdiction moins simple qu’il n’y paraît
Les textes interdisent surtout la fabrication, la vente, le transport et l’importation. Ils ne punissent pas directement le fait de boire. Les caves constituées avant janvier 1920 peuvent continuer à être utilisées par leurs propriétaires ; chez les plus prévoyants, le tire-bouchon n’a donc rien d’un instrument clandestin. Encore faut-il que le stock dure treize ans.
Les exceptions sont nombreuses. Le vin destiné au culte reste autorisé et l’alcool peut être prescrit comme médicament. Médecins, pharmaciens et ministres du culte deviennent ainsi les gardiens de voies d’approvisionnement parfaitement légales — du moins en apparence. La consommation sacramentelle et les affections justifiant quelques rasades de whisky connaissent une croissance exponentielle qui laisse soupçonner bien des conversions ou des maladies opportunes.
Les lieux de culte étant parmi les seuls débouchés légaux pour l’alcool, la production de vin sacré explose en effet :
"La production de raisin dans la Californie fortement catholique romaine a augmenté de 700 % pendant la prohibition", écrit Gregory Elder, professeur d’histoire et de sciences humaines au Moreno Valley College et prêtre catholique romain.
La demande restant très forte, la contrebande s'organise, les bootleggers utilisant de puissantes voitures - les "go fast" de l'époque - pour tenter de semer la police.
[Le mot bootlegger fait référence à l'habitude qu'avaient certains fraudeurs de cacher une bouteille plate d'alcool dans leur botte pour franchir des contrôles.]
La production familiale fournit une autre échappatoire. Raisins, jus et concentrés peuvent être vendus ; les viticulteurs californiens expédient leurs récoltes vers l’Est, allant jusqu'à mettre en garde leurs clients : le jus de raisin risque de fermenter en vin dans les maisons !
Et une fois mis en bouteille et bouché, il faudra bien un tire-bouchon pour libérer ce vin.
Vieilles bouteilles, vieux alcools et tire-bouchons de la Prohibition.
Collection et photographie Marc Ouvrard.
Le tire-bouchon n’est pas interdit
C’est une précision essentielle pour le collectionneur : posséder, fabriquer ou vendre un tire-bouchon ne constitue pas une infraction. Les eaux minérales, les préparations pharmaceutiques et diverses bouteilles alimentaires utilisent toujours le liège. Les fabricants peuvent poursuivre leur activité et associent volontiers le tire-bouchon au décapsuleur : un même outil ouvre officiellement un soda et, plus discrètement, une bouteille de vin.
Il faut donc se garder de baptiser trop vite "tire-bouchon de la Prohibition" n’importe quel modèle des années 1920. Sans inscription, publicité ou iconographie explicite, rien ne permet de savoir s’il a ouvert une bouteille autorisée, un vin familial ou une cargaison arrivée dans la nuit.
Dans la seconde partie, nous suivrons justement ces bouteilles jusqu’aux bars clandestins ou speakeasies — avant de voir Volstead lui-même caricaturé en tire-bouchon.
M





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