mercredi 7 octobre 2026

L'ÉNIGME DU NOYÉ AU "TIRBOUCHON" - 1. LES FAITS



Amis blogueurs, bonsoir !


J'avais publié il y a quelques années un petit livre-enquête intitulé :

L'énigme du noyé au tirbouchon


Tout était parti d'une recherche sur Gallica, le site de la BnF.
Ayant alors eu le sentiment d'avoir trouvé tout ce qu'il m'était possible de trouver à partir du mot-clé "tire-bouchon", je m'étais dit que l'orthographe n'était pas stabilisée aux XVIIIe et XVIIIe siècles et avais essayé des variantes comme "tirebouchon" ou "tirbouchon".
Et c'est cette deuxième variante qui m'a entraîné sur les traces de cet étrange fait-divers. J'allais enquêter sur la tentative de sauvetage en 1768 d'un noyé par un Mousquetaire du roi : le noyé n'avait pas d'argent, mais il avait un "tirbouchon" !

Je me propose de partager avec vous mon enquête actualisée sous la forme d'un récit partagé en trois articles successifs :
- 1. Les faits
- 2. Le sauveteur héroïque
- 3. La victime inconnue

Voici le premier de ces articles :



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1. Les faits


La Gazette du Commerce, de l'Agriculture et des Finances, journal financier parisien raconte en décembre 1768 la tentative de sauvetage d'un noyé survenue plus de deux mois plus tôt à Luc, sur la côte normande.
La victime est anonyme :
"On ne lui a point trouvé d’argent ; il avoit dans ses poches un mouchoir, une tabatière, une clef & un tirbouchon."



"un mouchoir, une tabatière, une clef & un tirbouchon"... 
(Reconstitution photographique par Alain Grondeau).


Le sauveteur, lui, est connu : il s'agit du Chevalier de Caligny, Mousquetaire du Roi.


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La lecture de l'article m'avait posé beaucoup de questions : pourquoi ce fait-divers provincial était-il retracé dans un journal financier parisien ? et aussi tardivement ? que savait-on sur le sauveteur ? qui donc pouvait être la victime et que venait faire le "tirbouchon" dans l'histoire ? ...



Gazette du Commerce, de l'Agriculture et des Finances,
N° 100 du 13 décembre 1768


Voici les faits relatés par la Gazette :
Le 6 octobre 1768, vers cinq heures du soir, sur la côte de Luc (aujourd'hui Luc-sur-Mer), près du pèlerinage de La Délivrande, un homme d'une soixantaine d'années tombe à la mer depuis la falaise.

[La mer ayant gagné sensiblement sur la côte normande, Luc se trouve aujourd'hui en bordure de mer et a pris le nom de Luc-sur-Mer.]

Un jeune homme se trouve là, sur le chemin de douane qui mène au corps-de-garde : Hubert François Guillaume, dit le Chevalier de Caligny, Mousquetaire du Roi dans la seconde compagnie, celle des Mousquetaires noirs.
Voyant l'homme se noyer, il appelle à l'aide les paysans se trouvant à proximité, mais aucun n'osant se risquer dans la mer, Hubert se jette à l'eau. Il rejoint l'inconnu, qui achève alors de se noyer, et réussit à le ramener sur le rivage.
Sur ses ordres, les paysans transportent l'homme dans le proche corps-de-garde de Luc et allument un grand feu pour le réchauffer.

[Corps-de-garde : petit casernement militaire destiné à abriter les garde-côtes.]



Un corps-de-garde, ici celui de Gravelines, dans le Nord
(Source : Wikipédia)



Le corps-de garde de Luc vers 1840
"Le dessin est rudimentaire, mais le bâtiment l’était aussi."
(Document Pascal Lamy, historien de Luc).


Les secours seront vains. L'homme meurt sans avoir repris connaissance.

Deux mois après les faits, le journal financier parisien livre l'identité du sauveteur. Il donne aussi un signalement de la victime d'une précision étonnante : âge, taille, cheveux, yeux, vêtements, boutons de manche, boucles de chaussures... d'un noyé sans nom, sans papiers, sans argent, mais porteur d'une clef dont on ignore ce qu'elle ouvrait, et d'un "tirbouchon", instrument insolite en ce temps en Normandie... 


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Mais quel rapport entre le fait-divers normand et le journal parisien ?


Le Dictionnaire des journaux (1600-1789), ouvrage de référence (Jean Sgard, 1991) présente la Gazette, publiée à Paris de 1763 à 1783, comme un journal proche du pouvoir royal, "établissement politique et patriotique, également utile au public et au gouvernement". Son projet éditorial était :
- d'informer sur le commerce en gros et en détail à Paris, en province et à l'étranger, ainsi que sur les mouvements des navires ; 
- de donner les informations utiles sur la banque et les monnaies ;
- de faire part des observations et correspondances des voyageurs ; 
- de présenter les analyses ou réflexions de ses rédacteurs.
... un projet bien éloigné donc des faits-divers normands !

La forme de l'article laissait également songeur : s'agissait-il vraiment d'un article journalistique ou n'était-ce pas plutôt un éloge du sauveteur ?

La Gazette n'a retracé l'affaire que plus de deux mois après les faits.
L'information avait forcément été reprise, mais d'où venait-elle ? 
Les faits s'étant passés à Luc, village proche de Caen, j'imaginais un article dans un journal local et espérais le retrouver aux archives départementales du Calvados, à Caen.
Je me heurtai aussitôt à un premier blocage : le journal local le plus ancien publié à Caen, intitulé "Affiches, annonces et avis divers de la Basse-Normandie" n'avait commencé de paraître qu'en 1786 pour s'arrêter en 1793.
J'élargis mes recherches à partir de citations tirées de l'article de la Gazette. Et c'est grâce à un blog : "Les écrits et romans de Françoise Vergnault", que je trouvai un commencement de réponse. 
Contactée, l'auteure m'apprit que l'article n'avait pas été publié à Caen, mais à Rouen. Il était paru le vendredi 14 octobre 1768, dans le numéro 42 des "Annonces, affiches et avis divers de la Haute et Basse Normandie", une feuille hebdomadaire paraissant depuis juin 1762.
Une première publication le 14 octobre 1768, soit seulement huit jours après la noyade...

La comparaison ne laissait guère de doute : le texte publié deux mois plus tard par la Gazette était pratiquement identique, à quelques coquilles typographiques près. Il y avait eu recomposition, mais ni véritable réécriture ni information nouvelle.
La Gazette n'avait donc pas enquêté à Luc. Elle avait simplement repris un récit déjà publié en Normandie.
 



Annonces, affiches et avis divers de la Haute et Basse Normandie, 
n° 42, vendredi 14 octobre 1768.


Mais ici comme dans l'article de la Gazette, l'article n'avait pas grand chose de journalistique : il s'agit plutôt d'un éloge dithyrambique du sauveteur...


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Et une question restait entière : quel intérêt y avait-il à ressortir cette histoire vieille de deux mois dans la Gazette, quand bien même la victime était porteuse d'un "tirbouchon" ?

A suivre...



M


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