mercredi 18 mars 2020

LA CONQUÊTE DU MONDE PAR LE TIRE-BOUCHON : LA PEINTURE DE WILLIAM HOGARTH



Amis hélixophiles, bonjour !



Je vous propose de revenir aujourd'hui sur 

"la conquête du monde par le tire-bouchon".

Cet article évoquera les représentations de tire-bouchons dans les œuvres de William HOGARTH, peintre anglais majeur du XVIIIe siècle.

Il s'appuiera largement sur un article que j'avais écrit pour la revue du club Français du Tire-Bouchon, l'Extracteur.


Comme vous le savez probablement, je travaille avec notre ami Armando CECCONI, Président de l'Associazione Italiana Collezionisti Cavatappi, à reconstituer l'histoire de la diffusion du tire-bouchon dans les décennies qui ont suivi son invention.
Pour établir cette "fresque historique", nous recherchons les représentations les plus anciennes possibles de tire-bouchons dans les différentes langues européennes, comme dans la littérature et la peinture.

Il faut le reconnaître, les exemples ne sont pas très nombreux pour ce qui concerne la peinture de l'époque. 
William HOGARTH est un contre-exemple : des tire-bouchons sont présents dans deux au moins de ses tableaux.



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William HOGARTH (1697-1764) était un graveur et peintre anglais. Franc-maçon, il est décrit par les historiens d'art comme un homme libre et un philanthrope engagé.
On doit sa biographie et l'édition en français de son "Analyse de la Beauté" à Hendryk JANSEN, bibliothécaire de Charles-Maurice de TALLEYRAND-PERIGORD, notre TALLEYRAND.

Se démarquant complètement des influences étrangères, italienne et française principalement, William HOGARTH est considéré à juste titre comme le père de l'école artistique anglaise.
Il s'attacha pour cela à peindre ou graver de manière satirique, humoristique et théâtralisée, les classes aisées de la société anglaise de son temps et à en fustiger les dépravations. L'analyse de ses œuvres suppose plusieurs niveaux de lecture, tant les éléments de décors qu'il additionne dans ses réalisations sont chargés de symboles, particulièrement minutieux et signifiants.

On doit à William HOGARTH la fondation en 1735 de la St Martin's Lane Academy, préfiguration de la Royal Academy of Arts.
On lui doit également, résultat de la lutte qu'il engagea contre les imitateurs de ses gravures, la première loi de protection des droits d'auteur : the Engravers' Copyright Act, connue sous le nom de "Loi Hogarth", laquelle interdit de tirer des estampes d'art sans l'accord contractuel de l'auteur.

HOGARTH est également célèbre pour avoir publié en 1753, son "Analyse de la Beauté", traduite en français par JANSEN, traité dans lequel "il cherche à prouver que la ligne serpentine est la véritable ligne de la beauté". 


Pour lui, les principes fondamentaux de la beauté sont : "la convenance, la variété, l'informité, la simplicité, la complication et la quantité",
... mais peut-on enfermer ainsi la beauté ?


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Les deux œuvres de William HOGARTH que je vous propose d'examiner sont : 
- une gravure réalisée en 1733 et intitulée : 
"A Midnight Modern Conversation".
- et une peinture prise parmi un ensemble de six réalisées entre 1743 et 1745 : 
"Marriage à la Mode, The inspection" (planche 3).
Les peintures servirent de modèles à HOGARTH pour en tirer des gravures, forcément inversées.

Précisons que mon article est nourri à la fois des travaux de Hendryk JANSEN et d'un commentaire du tableau "Marriage à la Mode" publié par Franck ELLIS en 2003 (Cf. site du CCCC). Franck ELLIS y dit avoir été lui-même sensibilisé par un marchand anglais, Andy CRAWFORTH.


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A Midnight Modern Conversation


Précisons qu'il s'agit bien d'une gravure et non d'un tableau, même s'il existe une copie peinte de cette gravure au Centre for British Art de l'Université de Yale (mais la peinture n'est pas de HOGARTH).





La gravure montre une scène d'orgie masculine où le punch de minuit remplace la cérémonie du thé de dix-sept heures. La volonté chez HOGARTH de dénoncer l'inconduite de ces personnages est manifeste.
Pour Hendryk JANSEN, "le peintre a voulu dessiner le caractère général de l'humanité au moment où le chef-d'œuvre de la création oublie sa dignité et se rapproche, par l'ivresse, des brutes ou, pour mieux dire, se met au-dessous d'eux." 
JANSEN s'attache à décrire minutieusement tous les détails de la scène, depuis la pendule qui marque 04 heures... du matin, jusqu'aux bouteilles qui jonchent le sol. Les personnages, appartenant aux couches aisées de la société, ne sont pas épargnés par la satire : pasteur en soutane servant le punch, officier ivre-mort couché aux pieds d'un médecin dans le même état, politicien inconscient embrasant sa manchette... 
L'oeuvre nous offre un précieux témoignage sur les accessoires de l'époque : tenues vestimentaires, verrerie, bouteilles, pipes...
Mais, étant davantage concernés par eux que ne devait l'être JANSEN, nous nous focaliserons sur les tire-bouchons.



Les tire-bouchons

Nous pouvons observer que deux personnages prévoyants portent un tire-bouchon au doigt. Il s'agit de l'ecclésiastique brassant le punch et du personnage au bonnet de nuit soufflant de la fumée, probablement un commerçant.





Concernant les tire-bouchons, notons qu'il s'agit de modèles de poche, tous les deux munis d'un pompon et portés au doigt.
Ils sont conformes en tous points à la définition que donnaient les dictionnaires de l'époque, notamment le Dictionnaire de l'Académie Française, deuxième édition, en 1718 : "une sorte de vis de fer ou d'acier, qui tient à un anneau, et dont on se sert pour tirer les bouchons des bouteilles".
Les petites dimensions de ces tire-bouchons nous rappellent que la gravure date de 1733 : les bouchons de cette époque, taillés à la main et de forme conique, ne devaient pas être bien difficiles à extraire.



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Marriage-à-la-Mode, The inspection


Notre second document fait partie d'un ensemble de six peintures réalisées par William HOGARTH entre 1743 et 1745. Ces peintures lui servirent de modèles pour en tirer des gravures, forcément inversées.





L'ensemble est intitulé "Marriage à la Mode", dans le "franglais" de l'époque. 
HOGARTH a nommé ces six peintures, dans l'ordre chronologique où elles apparaissent dans l'histoire : The marriage contract, Shortly after the marriage, The visit to the quack doctor - ou The inspection -, The countess’s morning levee, The killing of the earl, The suicide of the countess.
L'ensemble constitue une satire moralisatrice et grinçante d’un tragique mariage de convenance et d'intérêt entre noblesse dépravée et désargentée et bourgeoisie arriviste prête à tout.
La France est plus qu'égratignée dans cette œuvre.



Résumons l'analyse de JANSEN, reprise d'autres commentateurs :
Le mariage de convenance a eu lieu, mais le marié a poursuivi ses frasques, au risque d'attraper le "mal français". 
La scène se passe dans le cabinet d'un curieux médecin au physique disgracieux et à la tenue négligée, affublé d'un nom forcément français, Monsieur de LA PILLULE, manifestement spécialiste du mal du même nom : la syphilis !
Le jeune vicomte a contracté ce mal auprès d'une prostituée, petite "sainte-nitouche" ici présente avec sa matrone. Cette dernière, écrit JANSEN, avait dû garantir que la demoiselle "était parfaitement innocente, et exempte de tout espèce de gallicanisme" (sic) ! Pourtant, comme le vicomte, la fille, en habituée du cabinet, tient dans la main une boîte de pilules, tandis que la matrone, elle-même porteuse des stigmates de la maladie, surjoue l'indignation, un couteau à la main. Ajoutons que HOGARTH a placé, de manière très suggestive, une autre boîte de pilules sur le siège, entre les jambes du comte.

Monsieur de LA PILLULE est un personnage librement inspiré de Jean MISAUBIN (1673-1734), huguenot français réfugié à Londres et médecin à succès. Etait-il médecin ou charlatan ? JANSEN fait observer à ce sujet que la dent de narval placée en position oblique est l'enseigne des barbiers à Londres...
Dans le tableau de William HOGARTH, Monsieur de LA PILLULE est en tout cas installé dans un décor évoquant le Museum créé par le vrai MISAUBIN chez lui au 96 St Martin' Lane : ce cabinet de curiosités chargé de symboles était certainement destiné à en imposer à ses pratiques. 
St Martin' Lane... une voie que HOGARTH connait en voisin : c'est là en effet qu'il a fondé huit ans plus tôt son Académie, la St Martin's Lane Academy !
Il est clair que pour HOGARTH, franc-maçon peignant un autre franc-maçon, la dent de narval, la vanité, les écorchés dans l'armoire, les monstres au-dessus... chaque symbole a forcément son importance !
Mais bien sûr, ce sont les tire-bouchons qui nous intéressent encore ici.


Un livre et une machine à déboucher une bouteille

En bas à droite sur la peinture, nous dit JANSEN, se trouve un livre ouvert, ayant pour titre : 
"Explication de deux machines superbes, l'une pour remettre les épaules, l'autre pour servir de tire-bouchon, inventées par M. de LA PILLULE, vues et approuvées par l'Académie des Sciences de Paris." 

JANSEN commente : "HOGARTH nous montre en perspective ces deux machines, extrêmement compliquées pour les opérations les plus simples. Notre savant est parvenu ensuite à perfectionner la machine à déboucher une bouteille, et l'a donnée en petit, comme on le voit par le modèle qui en est posé sur le plancher."
Mais pourquoi cette machine, incongrûment représentée dans le cabinet du médecin français, sinon pour renforcer l'impression qu'il s'agit d'un charlatan débauché ?
Franck ELLIS, dans son article, rend compte d'une version plus élaborée : un infâme avorteur français sévissait alors à Londres et était surnommé Monsieur Tire-bouchon... la présence du tire-bouchon accuserait alors Monsieur de la PILLULE de pratiques similaires.






Tout un traité pour user d'un tire-bouchon... HOGARTH se moque incontestablement ici de ces damnés français si compliqués ! 
Cependant il est loisible de regarder les choses autrement : l'ingéniosité est de mise dans cette machine à déboucher des bouteilles oignons que le peintre est allé jusqu'à munir d'une manivelle et d'une crémaillère.


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Au total, on voit bien que l'œuvre de HOGARTH le franc-maçon est marquée à la fois par l'esprit critique et le symbolisme. Si les personnages et mœurs peints par lui reflètent de manière très réaliste son époque et son "patriotisme artistique", son penchant maçonnique pour le symbolisme lui permet de complexifier les scènes et d'en proposer un second niveau de lecture.

Pour nous, "A Midnight Modern Conversation" permet d'apprécier la diffusion du tire-bouchon dans la société anglaise de cette première moitié du XVIIIe siècle. Les modèles de poche présents sur la gravure ne quittent manifestement pas le pasteur, ni le marchand.
Le tire-bouchon est ainsi devenu, à cette époque et dans les classes aisées anglaises, un objet "nomade"  pour oser cet anachronisme très XXIe siècle.
De son côté, "Marriage à la Mode", au-delà de la caricature, nous fait prendre conscience de l'imagination qui avait déjà été déployée pour ouvrir une bouteille – au point de pouvoir consacrer à cette action un traité technique et une machine complexe – alors que le premier brevet pour un tire-bouchon attendra encore un demi-siècle ! 


Et peut-être d'autres tire-bouchons restent-ils à découvrir dans les œuvres de William HOGARTH ? ... Ou dans d'autres œuvres picturales du début du XVIIIe siècle ?
Merci de me faire part des documents que vous connaissez : ils intéresseront à n'en pas douter les lecteurs de ce blog.



M




samedi 14 mars 2020

ENIGMA N° 56 : CECI N'EST PAS UN TIRE-BOUCHON !



Amis lecteurs, bonjour !


Voici mon ENIGMA N° 56 :
"Ceci n'est pas un tire-bouchon !"




Reconnaissons-le : le titre donné tord un peu le cou à la citation de René MAGRITTE...


C'est en effet au célèbre peintre surréaliste belge, René MAGRITTE, que l'on doit le tableau "La trahison des images", accompagné de la légende : "Ceci n'est pas une pipe." 
Entre 1928 et 1929, le peintre  a réalisé plusieurs versions de ce tableau sujet à bien des interprétations. 



René MAGRITTE
La trahison des images
(Musée d'art du comté de Los Angeles)


On observera dans cette huile sur toile que MAGRITTE, bien qu'ayant signifié par la lumière un éclairage venu de la gauche, a sciemment omis de peindre l'ombre portée qui aurait dû en résulter. 
Pour les spécialistes, le peintre a voulu investiguer là le rapport entre l’objet, sa représentation et son identification, autrement dit : il exprime par ce moyen l'idée que la représentation n'est pas l'objet, pas plus que la carte n'est le territoire.

Cette phrase de MAGRITTE est devenue un aphorisme fréquemment utilisé dans la langue française pour distinguer l'objet réel de sa représentation.


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Le cas qui nous occupe relève de cette logique, mais est un peu plus compliqué. Nous avons entre les mains l'objet réel, pas sa représentation, même si vous, vous n'en voyez que des photos, donc des représentations !


Ce n'est assurément pas un tire-bouchon, 
quand bien même celui qui me l'a vendu y voyait , au choix :
une pince à déboucher le champagne ou un casse-noix.





Décrivons notre objet : en acier poli, il date vraisemblablement de la fin du XIX° siècle ou du début du XX°.
Il mesure environ 17 cm de long et comporte deux branches finement articulées entre elles et munies de dents.




La branche inférieure comporte une face d'appui plate munie d'un œillet pour suspendre l'objet après usage. Cette branche comporte trois rangées de dents parallèles.
La branche supérieure permet de faire levier pour écraser ou mâcher. Elle est également dentelée, mais ne comporte que deux rangées de dents.
Les dents des deux mâchoires s'imbriquent parfaitement.

L'objet est marqué sur deux lignes :




J'imagine que le marquage correspond au fabricant et je crois deviner  "T. ROCQ" ou "T. ROCO" sur la première ligne et "À ROUEN" sur la deuxième.


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Qui me dira à quoi devait servir cet objet et me donnera éventuellement son nom et son fabricant ?

Je publierai bien sûr vos contributions.



M










lundi 9 mars 2020

BIEN AVANT LES BOUTEILLES ET LES TIRE-BOUCHONS... LES ŒNOCHOÉS DE BASSE-YUTZ


Amis bloggers, bonjour !


Pas de tire-bouchon dans cet article : entre enquête policière et histoire, je vais vous conter 
l'étrange destinée des cruches ou œnochoés de Basse-Yutz, en Lorraine.

Ces cruches ou œnochoés étaient destinées au service du vin dans l'aristocratie celte. Elles ont été découvertes en même temps que deux chaudrons ou stamnos par un ouvrier terrassier ; les quatre vases ont été aussitôt volés par deux autres ouvriers, puis changèrent beaucoup de mains avant de devenir finalement la propriété du British Museum de Londres.

Deux copies à l'identique des 
œnochoés, réalisées par le British Museum, ont été récemment exposées à Yutz à l'initiative du Département de Moselle :




L'affiche de l'exposition


Les vases authentiques ne peuvent en effet pas quitter le territoire britannique.



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La découverte des vases



Les œnochoés de Basse-Yutz
(British Museum)


Ces vases ont été découverts dans la petite ville de Yutz près de Thionville en 1927.
La ville, aujourd'hui appelée Yutz, était partagée alors entre deux communes : Basse-Yutz et Haute-Yutz. 
La partie qui nous intéresse est Basse-Yutz. Cette commune avait un rôle économique de premier plan, incluant une brasserie, 




La Brasserie Saint-Nicolas


un aérodrome militaire,




Le terrain d'aviation ouvert en 1920


et un centre ferroviaire important. 




Les ateliers de la Compagnie des Chemins de Fer d'Alsace-Lorraine.



Après la fin de la première Guerre Mondiale et le retour de l'Alsace et de la Moselle (partie nord de la Lorraine) à la France, la Compagnie des Chemins de Fer d'Alsace-Lorraine, concessionnaire du réseau, dut entreprendre de grands chantiers pour raccorder les provinces recouvrées au territoire national.
Les ateliers ferroviaires de Basse-Yutz employèrent alors une main d’œuvre nombreuse qu’il fallut loger. Un quartier, Basse-Yutz Cité, surnommé "la Colonie", fut créé pour accueillir les 1200 cheminots et leurs familles.

Pour rejoindre leur lieu de travail depuis "la Colonie", les ouvriers empruntaient un chemin qui traversait... le terrain d'aviation local, au grand dam des pilotes !
La Compagnie décida alors de créer un accès sécurisé et confia à une entreprise locale de travaux publics, la société SCHNITZLER, le soin de procéder aux travaux de terrassement nécessaires à l'établissement de la nouvelle voie. 
Et c'est sur ce chantier qu'en 1927 la pioche de l'ouvrier Michel DAZY heurta (et endommagea) un vase métallique. Les ouvriers présents pensèrent à un obus non éclaté et se mirent un temps à l’abri avant de reprendre leur ouvrage. Michel DAZY élargit la fouille et récupéra en tout quatre vases en bronze. 
Il avait probablement découvert une tombe princière celte, mais les circonstances firent qu'il n'y eut malheureusement pas de fouilles ultérieures.
Mal appréciés, les vases ne furent d'ailleurs identifiés que bien plus tard ! Il s'agissait pourtant d’œuvres majeures celtes : deux cruches à vin ou œnochoés et de deux chaudrons ou stamnos remontant au Ve siècle avant notre ère.



Le vol et la vente


Les quatre vases furent placés dans un sac pour être montrés ensuite au contremaître du chantier alors absent.
Mais Michel DAZY parla aussi de sa découverte autour de lui, excitant ainsi la convoitise de deux autres ouvriers, les frères VENNER qui dérobèrent le trésor pour le revendre. Originaires d'une autre bourgade, Bouzonville, les voleurs prétendirent avoir découvert les vases sous la fosse à purin de la ferme de leur mère !

Dans un premier temps, un des vases fut proposé par eux à la vente et exposé dans la vitrine d’un pharmacien féru d’archéologie ; le prix demandé était de 3 000 francs. Mais la vente ne se fit pas.
Les vases passèrent ensuite entre les mains de différents antiquaires de la région, avant d'être confiés un temps au Musée de la Cour d’Or à Metz. Mais la maladie du conservateur Roger CLEMENT (cf. ci-dessous la photo qu'il en fit en 1928) empêcha le musée d'apprécier correctement et de garder ces chefs-d’œuvre celtes que les frères VENNER récupérèrent alors.



Les deux œnochoés encadrant un des stamnos
photographiés par Roger Clément,
conservateur au Musée de La Cour d'Or de Metz, en 1928.
(Archives journal Le Républicain Lorrain)


Un an plus tard, les vases furent vendus pour 2000 francs au Baron de LA CHAISE, un notable lorrain, poète, érudit et se piquant d'antiquités, mais qui avait surtout flairé là la bonne affaire !
Celui-ci tenta de les revendre au Musée du Louvre à Paris, sans succès : Le Louvre était à ce moment mis en cause pour avoir fait des acquisitions douteuses. 
Alors que le vase endommagé était en restauration chez un artisan parisien, les trois autres furent revendus aux frères DURLACHER, marchands d'art de haut vol et ayant leurs entrées au British Museum.

Et les trois vases traversèrent la Manche pour atterrir, on ne sait comment, à Londres où ils furent achetés le 21 décembre 1928 par Reginald A. SMITH, conservateur du British Museum, pour la somme considérable de 5000 livres.
Le quatrième vase, un stamnos, rejoignit les autres peu de temps après, acheté pour la somme de 320 livres. 




Stamnos de Basse-Yutz
(British Museum)


Ces quatre acquisitions - régulières, il faut le souligner : elles avaient été payées 5320 livres au total - furent estimées à près d’un million de francs, très loin des 2000 francs récupérés par les deux frères !



L'enquête et le procès


La Compagnie des Chemins de Fer d'Alsace-Lorraine ayant eu vent de l'affaire par un article du journal local, déposa plainte. Les ouvriers qui lurent l'article reconnurent évidemment les vases trouvés par Michel DAZY.
L'enquête policière qui suivit aboutit ainsi facilement à l'identification des voleurs. Et les expertises furent formelles : la version tenue par la défense était impossible. Les vases, nettoyés à la brosse par la mère des frères VENNER, ne pouvaient avoir séjourné sous une fosse à purin, leur état le démontrait.
Les frères VENNER furent traduits en justice et punis de deux mois de prison ferme. L'entreprise SCHNITZLER fut déclarée civilement responsable, mais aucun des autres protagonistes ne fut inquiété. 
Michel DAZY fut reconnu comme inventeur et propriétaire conjointement avec la Compagnie des Chemins de Fer d’Alsace-Lorraine. 
Cependant, en application de la législation anglaise, le British Museum conserva ces vases achetés sur le marché libre.
Depuis, et compte tenu de leur grande fragilité, le British Museum se refuse à prêter ces œuvres majeures de l'art celte qu'il a inclus dans son "histoire du monde en cent objets". Les vases de Basse-Yutz n’ont donc plus quitté le sol britannique depuis leur acquisition en 1928.



Les œnochoés 


Parmi les quatre vases, seules les œnochoés nous
intéressent pour cet article aujourd'hui. 
Ces cruches à couvercle, offertes comme cadeaux de prestige aux dignitaires celtes, étaient destinées au service du vin, dans la période de l'âge de fer dite de La Tène 1 (Ve siècle avant J.C.).
Produit de luxe, le vin requérait en effet une vaisselle de luxe. 
Les œnochoés en faisaient partie et étaient utilisées comme cadeaux, dans le cadre d'une "diplomatie du don" : ces cadeaux obligeaient ceux qui les recevaient, en même temps qu'ils consacraient leur statut. 
Rien d'étonnant donc à ce que ces objets statutaires aient été placés dans les tombes des personnages importants pour les accompagner vers l'au-delà. 
Ce fut le cas à Basse-Yutz.

Les œnochoés provenaient habituellement de Grèce et d'Etrurie et leur présence en Europe du Nord attestait de circuits commerciaux entre les différentes paries de l'Europe. Le style de ces œnochoés "importés" est aisément reconnaissable :




Mais dans cette période de La Tène 1, les Celtes développèrent un art spécifique se différenciant notamment de l'art grec réaliste par son inspiration symbolique, sa simplicité, son élégance et le mouvement dans la réalisation.

Les œnochoés de Basse-Yutz sont considérées par les spécialistes du monde entier comme les objets les plus représentatifs de cet art celte. 
Elles diffèrent par leur décoration mais sont si proches qu'elles semblent identiques et constituent incontestablement une paire. 




Détail du couvercle
(British Museum).


La base de l'une des anses figure une tête humaine, les anses et les couvercles comportent des représentations d'animaux fantastiques (molosses ?) à côté d'autres beaucoup plus familiers (cf. le canard). 
La décoration est réalisée à partir d'émaux, de perles et de corail, les dos des animaux sont piquetés, à l'imitation de la fourrure. La présence de ces perles et corail confirme l'existence de courants commerciaux avec l'Europe méditerranéenne.



Le service du vin au Ve siècle avant J.C.


Pour en revenir au vin, la présence des œnochoés dans les régions celtes le montre : il faisait lui aussi l'objet d'échanges entre les zones méditerranéennes de production grecques (Marseille, par exemple) et étrusques (actuelle Italie centrale) et les centres de pouvoir des zones septentrionales celtiques.
Il était considéré alors comme un produit de luxe, partagé seulement dans des circonstances exceptionnelles. Il permettait ainsi de sceller les unions, d'établir les traités et alliances ou de consacrer des rapports de suzeraineté/vassalité.
Mais ce vin ne semble pas avoir été facile à boire. Conservé dans des jarres, avec une macération d'aromates, il était couvert d'une couche d'huile destinée à le protéger de l'oxydation. 
Il convenait avant consommation de le débarrasser de la couche d'huile, de le filtrer et de le couper d'eau dans un cratère, une très grande jarre, à l'image du fameux cratère de Vix, contemporain des œnochoés de Basse-Yutz et haut de 1,62 m. 




Le cratère de Vix, vers - 510 avant J.C.
Musée du Pays Châtillonnais - Trésor de Vix
(Wikipedia)


Après ce décantage, les œnochoés étaient utilisées pour y puiser le vin et le servir.



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On le voit, si le mode de conservation a évolué jusqu'au XVIIe siècle, le mode de service à l'œnochoé ou à la cruche a lui perduré jusqu'à l'invention de la bouteille dite moderne vers 1632-1634 et de ses corollaires : le bouchon de liège et le tire-bouchon.

Et, concernant les œnochoés, les Lorrains n'eurent comme lot de consolation pour ne pas avoir su les garder qu'un jeu de société : Le jeu des Vases de Yutz !




Sur le modèle des jeux de l'oie : le Jeu des Vases de Yutz, 
... aujourd'hui introuvable lui aussi !
(Photo site Moselle humiliée).



M


Sources :
- Exposition "Les Vases de Yutz, fleuron de l'art celte"
- Le livre de Paul KIEFER et Annette KICHENBRAND :  
L'incroyable histoire des vases de Basse-Yutz dits de Bouzonville.
- Les archives du journal Le Républicain Lorrain
- Un très intéressant documentaire racontant joliment l'histoire des oenochoés de Basse-Yutz et que je vous encourage à regarder, cf. : 
youtu.be/ukwJo4-5WxI


dimanche 1 mars 2020

RÉSULTATS EBAYANA N° 242 DU 26 FEVRIER 2020 : TIRE-BOUCHONS ANCIENS, ART ET CURIOSITÉ




Amis collectionneurs, bonjour !


Nous sommes le lundi 01 mars 2020... voici les résultats de mon EBAYANA N° 242 du 26 février 2020.



M


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